SPECIAL RNTP 2017

A Marseille, des Rencontres parfois inattendues

D’apparence c’était la même routine à Marseille cette année qu’à Lyon il y a deux ans ou à Bordeaux en 2013. Une organisation bien rôdée, une ville accueillante, des opérateurs et des industriels disponibles, quelques vraies innovations, une inauguration ministérielle, des débats-conférences animés. Bref, un tableau valorisant d’une profession soucieuse de relever tous les défis du moment: transition énergétique, révolution digitale, modèle économique et concurrence ferroviaire. On allait donc repartir mi-content, mi-blasé.

On s’est dit pourtant, en remontant l’escalier de la gare Saint-Charles, que cette édition des RNTP 2017 (Rencontres nationales du transport public), la semaine dernière du 10 au 12 octobre, laissait quelques traces d’autre chose, pas simple à définir ni à nommer. Un peu moins de langue de bois, un peu plus de dialogue constructif: aussi bien dans les débats, très suivis par les participants, que dans les attitudes, affleurent les ferments d’une nouvelle époque pour le transport public. Comme si la séquence politique ouverte au printemps incitait chacun à un peu moins de prudence tactique, au profit d’un débat public plus franc. Illustrations au travers de quatre séquences.


De la navette autonome au vélo

Dès l’arrivée à l’ouverture des RNTP, mardi 10 octobre, trois symboles: une navette électrique autonome en circulation (celle de Transdev), un car 100% électrique en démonstration (celui de Yutong de Dietrich Carebus, 200 kilomètres maximum d’autonomie), et un espace entièrement dédié au vélo, juste après le sas des entrées et des inscriptions. Longtemps tenu en marge du transport public, en grande partie parce que son modèle économique intéressait assez peu les opérateurs, le vélo progresse un peu partout en France, bien au-delà du VLS, parfois de façon spectaculaire comme nous l’avons raconté dans notre tour de France des villes à vélo en deux parties (lire Mobizoom 63 et Mobizoom 64).

Une semaine après les Rencontres de la Rochelle des frères ennemis des DRC (Départements et Régions Cyclables), le Club des Villes et Territoires cyclables tenait son congrès à l’occasion des RNTP de Marseille. Le symbole est fort: la mobilité multimodale ne supporte plus les frontières, tout le monde est prié de travailler ensemble. A Marseille il y a urgence: pour rejoindre à vélo le Palais des Congrès depuis la Canebière, mieux vaut surveiller ses arrières et ses à-côtés…

L’habile «sortie de pause» de la ministre

Comme on est en France, il fallait bien une petite mèche politique pour que ces RNTP sortent de l’ordinaire. Elle est venue de façon assez inattendue de la ministre. Découvre-t-elle la politique, malgré ses années au sein de la machine d’Etat? Prise à revers sur le canal Seine-Nord par son collègue Darmanin et les nordistes réunis, Elisabeth Borne n’a pas tardé à comprendre que la pause sur les grands projets d’infrastructures commençait à la marginaliser, les élus allant quémander plus haut ce qu’ils n’obtenaient pas à l’Hôtel Le Play. Elle a donc porté une formule digne des professionnels les plus aguerris de la politique: «La sortie de la pause.» Sémantiquement audacieux, mais très habile. Comment donner le sentiment d’une nouvelle dynamique à un état par définition statique, pour ne pas laisser accroire que cela ressemble à une rupture prématurée de stratégie…

Un peu plus de trois mois après le discours de rupture d’Emmanuel Macron à Rennes, (lire Mobizoom 57), c’est pourtant un nouveau changement de paradigme qui vient d’être décidé au ministère: on ne dit plus non de façon péremptoire, on discute, projet par projet, avec le sentiment que la pause a fait bouger les lignes. Autrement dit, les élus locaux auraient compris qu’il leur fallait regarder leurs propres projets avec un œil différent. Pourquoi pas l’introduction de l’ERTMS sur Marseille-Nice plutôt qu’une LGV dispendieuse, par exemple?

Ne soyons pas dupes: le gouvernement affranchi par Bercy est effrayé des budgets consacrés aux transports, pour des bénéfices considérés parfois comme mineurs – il pousse donc à revisiter tout cela, à commencer par le Grand Paris Express *. La ministre ne s’en cache pas: 7 milliards d’euros pour quatre à cinq TGV par heure, sur Bordeaux-Toulouse, ça fait cher le bobo transporté. Et comme la priorité est clairement à la résorption des fractures sociales et territoriales, on comprend que les raisins de Sauternes pourront continuer à murir dans la plus parfaite quiétude. On préférera moderniser les accès sud de la gare Saint-Jean et ceux de Matabiau, pour améliorer à moindres coûts les fréquences et les temps de parcours. Et dans la foulée, si l’évidence du choc démographique et économique de l’arc languedocien est enfin prise en compte, les éventuels crédits disponibles pourront utilement aller vers le prolongement de la nouvelle ligne mixte au sud de Montpellier, vers Perpignan, qui profitera aussi aux TER et au fret. Tiens! l’inauguration de la nouvelle gare de Montpellier, c’est pour bientôt…

La cohésion opportune de la famille du transport

Elus, opérateurs et usagers ont tenu à montrer qu’un an après les Etats généraux, leur union sur l’essentiel n’est pas morte. Au cours d’un débat d’ouverture qui leur a permis de reprendre leurs six principales demandes (sur les 70 dégagées au printemps dernier), la fermeté de Jean-Pierre Farandou sur la TVA à 5,5% («nous ne céderons pas car c’est une revendication profondément juste») a côtoyé celle de Louis Nègre sur la sanctuarisation du Versement Transport. Par leurs interpellations ils ont incité à la clarté leurs collègues respectifs, parmi lesquels Catherine Guillouard, PDG de la RATP, dont c’était la première intervention publique. Les objectifs en matière de transition énergétique ne seront tenus qu’avec un soutien financier des pouvoirs publics (pourquoi pas une prime à la casse pour les bus?), et il faut avancer avec clarté sur la concurrence ferroviaire (lire ci-dessous).

Le transfert de compétences et la loi Notre modifient considérablement la donne d’un transport public transformé par le numérique. Les premiers frottements entre les puissantes agglomérations et les régions en pleine réorganisation placent déjà, ici et là, les opérateurs dans des situations difficiles. En affichant publiquement leur cohésion, les acteurs du transport public rappellent à l’Etat que l’innovation et le numérique ne suffiront pas à relever les défis d’une mobilité durable populaire et collective.

La nouvelle convergence des opérateurs sur la concurrence

Annoncé comme le moment phare des RNTP, le débat de clôture sur la concurrence ferroviaire a réservé une surprise de taille. Un an après la conversion idéologique d’une majorité de régions, à l’initiative notamment de Michel Neugnot, les opérateurs ont montré sur scène une nouvelle forme de convergence, en tout cas la volonté d’avancer ensemble sur les conditions d’une préparation à une ouverture correctement régulée. Principaux artisans d’une telle attitude, Thierry Mallet, président de Transdev et de l’UTP, et Frank Lacroix, directeur des TER à la SNCF. Les deux hommes ont connu dans leur carrière l’économie concurrentielle; ils savent que la réussite de l’ouverture dépendra de la qualité des règles établies.

Le premier voit l’occasion d’une future croissance de ses activités, y compris dans le cadre d’une intermodalité de plus en plus cardinale pour les déplacements de nos concitoyens, le second considère la concurrence comme un élément décisif de modernisation d’une activité encore trop fonctionnelle, pas assez tournée vers le client, qu’il soit voyageur ou autorité organisatrice. Quant à Patrick Jeantet, président de SNCF Réseau, il a confirmé la stratégie du gestionnaire d’infrastructure: assister les AO, rendre plus robustes les plans de transport circulations ferroviaires, augmenter le nombre de trains.

Les utilisateurs, représentés par Michel Quidort, président de la FEV (fédération européenne des voyageurs) mais aussi les autorités organisatrices, avec Louis Nègre, Roland Ries et Michel Tabarot, ont montré une résolution similaire: il leur faut un cadre et un calendrier législatifs clairs, si possible au plus vite. Cela tombe bien: le gouvernement ne devrait pas tarder à rendre publique sa lettre de mission à Jean-Cyril Spinetta, chargé de rendre en janvier prochain un rapport sur le modèle économique et la concurrence ferroviaire.

Après les premiers mois du nouveau pouvoir macronien, faits d’annonces et de ruptures parfois déroutantes, une nouvelle phase de concertation associe désormais les acteurs, avec les différentes Assises organisées jusqu’au printemps et de multiples réunions d’échanges sur les projets et les réformes esquissées. Mais à Marseille, les acteurs de la mobilité durable ont fait passer un message courtois mais ferme: il ne faudrait pas tarder à ce que vienne aussi l’heure des décisions publiques sur les grands sujets du financement, de la concurrence, de la transition énergétique, voire de l’exercice du droit de grève.


  • Elisabeth Borne: longue visite et messages courts

  • Est-elle en train de trouver son style? La ministre des Transports a prononcé un discours d’ouverture des RNTP concis et clair (moins techno…), essayant de transmettre son enthousiasme pour l’innovation et le numérique (elle a annoncé une grande conférence internationale sur le sujet le 24 novembre prochain à Paris) sans esquiver les questions plus sensibles (la suppression de la prime à l’achat de vélos à assistance électrique, les besoins des territoires, la concurrence ferroviaire).

    Elle a ensuite sacrifié, longuement, au rite du tour des exposants. S’il fallait interpréter cette séquence à la manière des messages diplomatiques, on en déduirait qu’elle avait envie de montrer aux acteurs combien elle les considérait. Et si l’on ajoute qu’elle a également tenu à déposer une gerbe, à son arrivée à la gare de Marseille Saint-Charles, en hommage aux deux jeunes femmes assassinées dix jours auparavant, on pourrait en conclure que la ministre a compris qu’il fallait aussi faire un peu plus d’image et de politique, sous peine de perdre influence et pouvoir au sein du gouvernement et dans l’espace public.

  • Les Régions sont-elles vraiment fâchées?

  • Pour la ministre, les Régions ont quitté la conférence des territoires, à l’issue du discours du premier ministre à Orléans lors du congrès de Régions de France le 28 septembre dernier, mais pas les Assises. Le communiqué officiel de l’association parlait pourtant d’un départ de l’ensemble des concertations initiées par l’Etat. En fait, depuis cette date, le départ de Philippe Richert a créé une sorte de vacance stratégique, qui laisse chaque région gérer la situation comme elle l’entend.

    En tout état de cause la divergence ne semble guère majeure. Pour l’instant, l’essentiel des débats dans le cadre des Assises a lieu au sein des six groupes de travail à Paris, les régions étant elles-mêmes accaparées par leurs concertations Sraddets voire même leurs propres Assises régionales.

  • Louis Nègre rempile au Gart, Jean-Luc Rigaut va à l’ADCF

  • Maire de Cagnes-sur-Mer et désormais ex-sénateur, Louis Nègre vient d’être réélu pour trois ans à la tête du Gart, dont le conseil d’administration s’est ouvert à plusieurs nouveaux élus estampillés LREM. De son côté, Jean-Luc Rigaut, maire d’Annecy, qui a laissé en juin dernier la présidence du GIE Objectif Transport Public à Frédéric Baverez en vertu de l’alternance élus/opérateurs, est devenu, le 4 octobre dernier, président de l’AdCF (assemblée des communautés de France).

  • Quelle ville accueillera les RNTP 2019?

  • Le choix n’est pas encore fixé, mais les futures Rencontres devraient logiquement se dérouler dans une ville «Transdev» (après Lyon exploité par Keolis et Marseille confiée à une Régie). Metz, Grenoble et Nantes sont évoquées, avec semble-t-il un léger avantage pour cette dernière.

* Peu d’élus franciliens à Marseille, à l’exception notable du vice-président transports Stéphane Beaudet venu intervenir sur les questions de sûreté. Il faut dire que se joue en ce moment à Paris l’avenir du Grand Paris Express, suite à l’émoi suscité par la nouvelle évaluation à 35 milliards du coût des nouvelles lignes (lire Mobizoom 61). Ce lundi matin, c’est Valérie Pécresse qui rend visite à Elisabeth Borne, alors que la consistance et/ou le calendrier des lignes 17 et 18 semblent de plus en plus menacés.

Programme et inscriptions

Mercredi à Paris, le congrès annuel de la FNTV

C’est depuis quelques années, à la Maison de la Chimie, une journée qui compte pour les professionnels de la mobilité, au-delà même des opérateurs de l’interurbain. Ministres, élus, industriels et opérateurs s’y pressent et échangent sur les grands enjeux du secteur, devant plusieurs centaines de personnes. Les débats, animés par Mobilettre, seront clôturés ce mercredi 18 octobre à 16h30 par la ministre des Transports Elisabeth Borne.

A noter tout particulièrement cette année, deux tables rondes au cœur de l’actualité:

  • Transition énergétique, réindustrialisation et création d’emplois, avec une intervention du ministre de l’Economie Bruno Le Maire. Barbara Pompili, Xavier Bertrand et Jean-Pierre Serrus échangeront avec les industriels (Iveco, Yutong Dietrich Carebus, BYD). Coûts d’acquisition, rythmes de migration, production industrielle dominée par les Chinois: comment concilier ambitions politiques, sociales et environnementales?
  • L’avenir des mobilités régionales. En préambule Guillaume Pepy répondra aux questions de Gilles Dansart sur la stratégie de la SNCF face aux bouleversements en cours (appels d’offres, conventionné vs open access, intermodalité, billettique et tarification…). Un débat associera ensuite Thierry Mallet (Transdev), Jean-Pierre Farandou (Keolis), Philippe Tabarot (Paca), Gérard Lahellec (Bretagne), Bernard Roman (Arafer) et Michel Seyt (FNTV). Au menu: transfert de compétences, régulation, concurrence…

Programme et inscriptions

Le congrès 2017 sera le dernier de Michel Seyt en tant que président de la FNTV – il ne sera pas candidat en décembre prochain, c’est Jean-Sébastien Barrault, seul candidat en lice, qui devrait lui succéder.

Abonnement à Mobilettre

Choisissez votre expérience de Mobilettre.
Livré par mail, disponible en lecture sur tous les supports.

Je veux en savoir plus


Lire aussi
Les capitales du vélo et les autres PAR OLIVIER RAZEMON…
Share This