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Vertige

Une scène du film Vertigo («Sueurs froides» dans sa version française) d’Alfred Hitchcock en 1958, avec James Stewart.
Le discrédit politique du macronisme finissant et les impuissances des pouvoirs exécutifs alimentent les scénarios d’un avenir confié aux droites extrêmes.
Il y a des Noël où l’on regretterait presque de s’imposer un tel exercice: choisir les grandes lignes de l’année bientôt écoulée et trouver un titre, forcément réducteur au vu du chambard généralisé. Mais on se prend vite au jeu du rétroviseur : fixer des clichés, des tendances, pour mieux basculer en 2026, et, avouons-le, vite oublier 2025 que l’on aurait pu aussi baptiser l’année cauchemar.
Ces dernières semaines semblent consacrer dans une sorte d’acmé sidérant quelques crispations majeures dans l’espace d’expression publique, au cours de cette année qui clôt le premier quart de siècle. D’où une certaine sensation collective de vertige, de peur de l’effondrement qui peut aller pour certains jusqu’à la solastalgie environnementale, qu’une pléthore d’enquêtes sur le moral des Français documente avec une insistance masochiste.
Bayrou et Macron se sont effondrés fin août dans une manœuvre politique suicidaire, Retailleau a voulu se montrer à la hauteur en flinguant le gouvernement le plus éphémère de l’Histoire, Le Pen, Bardella et Mélenchon cherchent à tout prix l’affrontement, et c’est toute la classe politique qui est précipitée dans un discrédit généralisé depuis le mois d’octobre. Malgré cela l’entre-soi continue de prospérer en silence.
Les signes de l’impuissance publique se multiplient.
Alors que la lutte contre la désindustrialisation est proclamée priorité nationale depuis des années, Brandt est liquidé sans que l’exécutif ait vraiment pris la mesure du problème en amont. «Le ministre de l’Industrie m’a appelée la veille de la décision du Tribunal de Commerce pour me dire qu’il fallait trouver 5 millions d’euros», a raconté Valérie Pécresse. Quelle improvisation : que font les quartiers généraux, à part de la com et de la popol ? Que n’ont-ils voté des textes qui protègent les entreprises françaises et européennes des Shein et consorts ?
Le sentiment de vulnérabilité sociale est plus fort que les paroles rassurantes et les dispositifs complexes. Et voilà que l’intelligence artificielle s’apprête à bouleverser le marché du travail, dans une totale absence de régulation…
Pour faire bonne mesure, rajoutons la trumpisation des relations internationales, l’accumulation des perturbations climatiques et la dérive des réseaux sociaux, auxquels on répond par la dramatisation («sommes-nous prêts à sacrifier nos enfants?», s’est demandé le chef d’Etat major des armées) ou des discours sans effets, et vous obtenez un contexte à faire déprimer une réunion de joyeux boulistes.
Les symptômes inquiétants de ce monde qui advient alimentent de fait une conversion de plus en plus répandue à la fatalité des droites extrêmes, et le renoncement à une forme de modération – ou de raison – qui protège des embardées tragiques de l’Histoire. En 2025, la déliquescence des pouvoirs politiques et les dérapages des débats publics, encouragés par des médias irresponsables, incitent des Français et des opinions publiques européennes de plus en plus nombreuses non seulement à nourrir des idées noires, mais à se résigner «à essayer ce qui ne l’a pas encore été». Comme si le passé ne nous avait pas enseigné que les recettes faciles préparent aux pires festins.
Qu’a écrit cette année l’historien Johann Chapoutot, dans son livre «Les irresponsables» * sur l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933 ?
Qu’elle fut «le résultat d’intrigues menées par des industriels et des banquiers» afin d’utiliser «un contexte de crises parlementaires à répétition et de paniques morales orchestrées par une presse aux ordres d’un magnat d’extrême droite». Il s’inscrit dans le concept de l’extrême centre des historiens Alain-Gérard Slama et Pierre Serna.
Voyons, Mobilettre ! 2027 n’est pas 1933. C’est vrai, il faut se méfier des analogies réductrices. Mais les mécanismes à l’œuvre présentent des similitudes. Que fut janvier 2025 aux Etats-Unis avec l’arrivée de Donald Trump au pouvoir ? Le début d’une déconstruction de quelques principes fondateurs de l’Etat de droit et de la démocratie moderne, l’émergence progressive de décisions que les fascistes n’auraient pas reniées, comme la vérification des antécédents personnels pour les touristes autorisés à entrer aux Etats-Unis sans visa (dont les Français) : «Outre l’historique des médias sociaux, les services des douanes et de la protection des frontières (CBP) ajouteraient d’autres nouveaux champs de collecte de données», raconte notre confrère du Monde. «Notamment les numéros de téléphone utilisés au cours des cinq dernières années et les adresses électroniques utilisées au cours des dix dernières. Ils exigeraient également des demandeurs d’ESTA qu’ils fournissent des informations sur les membres de leur famille – notamment noms, numéro de téléphone, date de naissance, lieu de naissance et adresse de résidence.» Application dans moins de soixante jours, sauf contestation en justice. D’ores et déjà l’ancien commissaire Thierry Breton est interdit de séjour outre-Atlantique pour avoir voulu réguler la tech et lutter contre la désinformation.
« Faites attention, quand une démocratie est malade, le fascisme vient à son chevet mais ce n’est pas pour prendre de ses nouvelles », avertissait Camus.
Le même Albert Camus, dans La Peste en 1947 : «Il vient toujours une heure dans l’Histoire où celui qui ose dire que deux et deux font quatre est puni de mort. L’instituteur le sait bien. Et la question n’est pas de savoir quelle est la récompense ou la punition qui attend ce raisonnement. La question est de savoir si deux et deux, oui ou non, font quatre.»
Je vous souhaite un joyeux Noël et d’excellentes fêtes de fin d’année.
Gilles Dansart
Transport, l’espoir !
Venons-en spécifiquement aux transports qui, nous persistons dans notre ligne éditoriale, ne sont plus une enclave technique mais dépendent de plus en plus de choix politiques. Qu’adviendra-t-il des mobilités collectives et du lien social qu’elles assurent si les hérauts de l’individualisme déroulent leurs idées?
Les transports, une sorte de village gaulois qui résiste encore à la fatalité de l’écroulement ou de l’affrontement… Avec endurance et un certain sens des responsabilités, les élus, opérateurs, gestionnaires d’infrastructures, experts et autres associations ont dialogué et travaillé pendant plusieurs semaines, au printemps, dans le cadre de la conférence Ambition France Transports. Six mois plus tard, le ministre réunit encore ses représentants pour préparer la suite, celle loi-cadre qui protégerait substantiellement le secteur des incertitudes budgétaires.
Car dans le marigot des politiques publiques, la mobilité reste portée par deux phénomènes salvateurs : le très haut niveau de la demande et les trajectoires de décarbonation. Même le fret ferroviaire lutte magnifiquement contre le dumping routier ou aérien, sans agressivité. On connaît des secteurs moins responsables, par-delà les rivalités commerciales. Les trois jours des World Skills, à Marseille en octobre, étaient d’étonnants révélateurs d’une fécondité sociale et générationnelle de cette mobilité des citoyens et des marchandises.
L’arrivée de Jean Castex à la tête de la SNCF, au-delà des questions formelles que Mobilettre a chroniquées tout au long de 2025, consacre d’une certaine façon l’importance politique et stratégique des transports, d’autant que Jean-Pierre Farandou a fait le parcours inverse de son successeur en entrant au gouvernement. La candidature de l’apparatchik macronien Xavier Piechaczyk est moins cohérente, de ce point de vue.
Le maintien de Philippe Tabarot comme ministre des Transports, en septembre dernier, a soulagé un secteur demandeur de stabilité et de suivi, en matière de publication des décrets d’application comme pour la politique d’investissements et de financement des services conventionnés. Jusqu’où ira le gouvernement Lecornu ? S’il survit à la très longue séquence budgétaire, pourra-t-il concrétiser ses intentions de remise en ordre de la décentralisation et de clarification de la programmation des grands projets ? Malheureusement l’enjeu de la présidentielle de 2027 pourrait assez vite empêcher les plus sincères réformateurs.
A lire, début janvier, dans Mobilettre, les rendez-vous mobilité de l’année 2026 !
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*Johann Chapoutot, Les irresponsables – Qui a porté Hitler au pouvoir ? Gallimard, « NRF essais », 2025, 304 pages, 21 €.


