Mobitelex 276 – 4 décembre 2019

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Mobitelex 276 – 4 décembre 2019

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Sous le couvercle

Frustrations, colères et inquiétudes

SNCF, RATP, Education nationale, hôpitaux: comment expliquer des taux de grévistes aussi élevés? Assurément il se passe quelque chose dans les services publics. Pour n’avoir pas voulu faire le moindre geste d’ouverture avant le 5 décembre, ou même poser sur la table un projet de réforme des retraites clair et lisible, le Président de la République et le gouvernement ont pris un risque considérable.

La question des retraites est certes identitaire pour la plupart des grévistes du 5 décembre. Mais l’ampleur de la réponse des fonctionnaires et agents du service public au scénario proposé par les syndicats de la RATP – faire du 5 décembre le départ d’une mobilisation massive, trois mois après la journée du 13 septembre – révèle d’autres frustrations, colères et inquiétudes.

Prenons la SNCF. En un mois le nouveau président de la SNCF Jean-Pierre Farandou est allé à la rencontre de ses salariés, de leurs représentants et de leurs managements. Il en revient avec une certitude: on ne s’est pas assez occupé d’eux. Sa nouvelle responsabilité? Chargé d’âmes… Les réorganisations, réformes et redéploiements ont fait des dégâts. On va nous-mêmes rajouter quelques maux à ces plaies: la brutalité des injonctions technocratiques et centralisées a fait voler en éclats trop de repères collectifs et de valeurs humaines. La solidarité, le mérite, la transmission n’ont pas pesé bien lourd face à l’adaptation, à la performance, à l’efficacité.

Pour ne pas avoir perçu la lassitude des équipes devant des projets dont les noms portent à eux seuls des formes aiguisées de suffisance (que dire du Perform 2020 d’Air France en 2014), la plupart des responsables politiques, des hauts fonctionnaires (parfois malgré eux) et des directions d’entreprise ont poussé loin le bouchon d’une normalisation à marche forcée, pensée, voulue et assumée par Bercy depuis au moins vingt ans. Les pansements de sollicitude apportés aux infirmières surmenées, les vibrants soutiens publics adressés aux profs valeureux ne trompent plus personne: l’impitoyable machine comptable est en marche. Même l’ONF (Office national des forêts), assez peu exposée aux désordres de la mondialisation ou de la concurrence, est en crise.

Faudrait-il ne rien faire? Bien sûr que non, à Mobilettre nous sommes même en faveur de la concurrence régulée des services marchands – mais contre la privatisation des biens communs. Il faudrait juste essayer de faire mieux, d’une manière différente. Décentraliser, vraiment; responsabiliser, et pas seulement avec le tableur; redonner confiance, par la vertu de l’exemple, du dialogue et de la sincérité. Et ne pas confondre communication et manipulation…

Une telle entreprise est possible: à Air France, le climat social s’améliore. Le nouveau président, venu d’ailleurs, s’y prend probablement sans cette arrogance qui suinte de tant de lambris de la République et de cénacles abrités.

Les quartiers généraux se contemplent dans le miroir de leurs modélisations hors sol. La base survit avec des bouées identitaires. Il est temps de changer de logiciel.
G. D.

Quelques pistes et repères pour un conflit atypique

  • La puissance du mouvement de grève est inédite

Les médias généralistes ont beaucoup informé depuis mardi sur le service garanti par les opérateurs ce jeudi 5 décembre. Les chiffres traduisent à eux seuls l’ampleur de la mobilisation. La communication de la RATP est extrêmement claire: trafic normal avec risque de saturation (lignes automatiques 1 et 14), trafic totalement interrompu (11 lignes de métro) et trafic très perturbé (une ouverture limitée en heures de pointe, de 6h30 à 9h30 et de 17h à 20h, avec de 25% à 50% des fréquences habituelles).
Pour la SNCF, le trafic est qualifié de très perturbé sur toutes les activités, pour une moyenne évaluée à 10% du service normal (mais en comptant l’affrètement de cars de remplacement sur l’activité TER). De nombreuses lignes ne verront aucun train circuler, d’autres quelques allers-retours au mieux par jour… si les grévistes ou les conditions de circulation (trop d’affluence par exemple) n’infirment pas les prévisions.

Nous nous sommes procurés deux séries de chiffres pour mieux évaluer encore la situation à la SNCF:
le nombre de trains en circulation: 26 TGV Atlantique, 11 TGV Est, 12 TGV Nord, 18 TGV Sud-Est, 2 LYRIA (65% de Thalys et 50% d’Eurostar), 10% de Transilien, 23 % du service TER dont la quasi-totalité par bus (0 train en Aquitaine et en Occitanie, 4 trains en Normandie). Et probablement aucun de train de fret. On arrive très difficilement à une moyenne de 10%…

les statistiques de DII (déclaration individuelle d’intention). La moyenne des CSE s’établissait mercredi en début d’après-midi à 62% de grévistes, taux le plus fort jamais relevé depuis la mise en place du système de déclaration préalable – les agents de conduite font partie sans surprise des plus mobilisés, mais l’ensemble des métiers sont très majoritairement en grève. Cet indicateur devra être complété ce jeudi avec le taux de cadres et cadres supérieurs, notamment en établissement, qui ne sont pas soumis à la DII. Selon plusieurs échos, il devrait être très significatif.

On ne peut pas exclure que la RATP soit obligée de fermer quelques stations ou la SNCF quelques gares, si l’affluence engage la sécurité des personnes ou l’état des matériels et des infrastructures.

  • L’embarras des opérateurs

Le plan de transport du jeudi 5 décembre (et dans la foulée celui du lendemain, à la RATP comme à la SNCF) sollicite le maximum d’effectifs disponibles: non grévistes, agents de conduite de réserve, cadres. Et cela explique pourquoi il faut s’attendre à un week-end et tout particulièrement un dimanche sans circulation (hormis quelques TGV), pour correspondre aux temps de repos… et relever le défi du lundi 9 décembre.

Quant à la stratégie du gouvernement, il y a belle lurette que les commentateurs les plus avertis ont renoncé à y trouver une forme de cohérence politique

Car c’est là l’inquiétude des opérateurs, notamment en Ile-de-France: si les usagers se sont organisés en cette fin de semaine (télétravail, jours de repos, covoiturage, vélo, trottinette et système D), il n’en sera probablement pas de même après le week-end. Comment faire pour gérer les flux?

L’obstination du gouvernement à vouloir coûte que coûte des circulations ce jeudi 5 décembre, de façon à ne pas subir un rapport de forces trop défavorable, se paiera-t-elle cher? Comme dans tous les conflits sociaux d’importance, ce sont les assemblées générales et les cortèges qui fixeront le niveau de détermination des grévistes, et livreront des enseignements sur la suite du mouvement. Quant à la stratégie du gouvernement, il y a belle lurette que les commentateurs les plus avertis ont renoncé à y trouver une forme de cohérence politique. Il faudra donc se montrer attentif à tous les signes venus de Matignon et de l’Elysée, et de leurs quelques relais politiques.

  • La complexité technologique complique la relève

Le président de la SNCF a beau plaider pour la polyvalence, la sophistication croissante et l’utilisation des nouvelles technologies dans le pilotage du système ferroviaire, parce qu’elle nécessite des spécialistes, rend de plus en plus difficile la mise en place de relève par les non-grévistes ou les cadres. Il ne suffit plus d’être volontaire pour tenir un PAI (poste d’aiguillage informatique). Un cadre filière 27 mais non spécialiste peut venir aider en rang 2, mais il sera incapable de faire entrer ou sortir un train d’une grande gare parisienne ou de tracer un train.

  • Nouvelles mobilités: une alternative insuffisante

Le gouvernement et les opérateurs ont beaucoup communiqué sur les solutions de remplacement mises en place, jusqu’à organiser une conférence de presse autour de Jean-Baptiste Djebbari, à la veille du mouvement. Quelles que soient leur pertinence, elles ne pourront jamais prétendre, notamment en Ile-de-France, absorber les flux habituels: 1 million de voyageurs par jour pour le seul RER A.

En réalité, c’est bien à un boom de la marche à pied et du vélo (et des trottinettes) que l’on va assister, dans la continuité du mouvement observé depuis plusieurs années dans de nombreuses villes de France. Même si le préfet de police de Paris a décidé de fermer cinquante stations Velib sur le parcours de la manifestation parisienne: cela ne va pas aider aux déplacements.

Autorisons-nous un clin d’œil historique: sur la fin du mouvement en 1995, le pouvoir avait envoyé des camions militaires pour transporter les franciliens. Jacques Chirac ayant supprimé le service national en 1997, on ne peut plus envoyer que des cars Macron…

  • 2019 n’est pas similaire à 1995

Il y a 24 ans, la DII n’existait pas, l’entrée en grève des agents de la SNCF avait été subite et massive, suite à quelques phrases prononcées par le Premier ministre Alain Juppé sur la réforme des régimes spéciaux de retraite. Aujourd’hui, le protocole instauré par la loi (une déclaration 48 heures à l’avance pour les agents dont la fonction est liée aux circulations) met d’une certaine façon de côté l’hypothèse de l’enthousiasme collectif d’antan. Cela rehausse s’il en était besoin la signification des taux de grévistes très élevés: pas de suivisme un peu forcé, mais une décision mûre et réfléchie.

Difficile par conséquent de faire des pronostics sur l’évolution du mouvement: la lassitude ou la radicalisation peuvent survenir plus rapidement

Autre différence, l’environnement a changé: réseaux sociaux, télés d’information en continu, téléphonie mobile… Difficile par conséquent de faire des pronostics sur l’évolution du mouvement: la lassitude ou la radicalisation peuvent survenir plus rapidement, comme des fake news ou des provocations sont susceptibles d’influencer les uns et les autres.

Dans ce contexte, quels rôles joueront les sondages d’opinion? Le gouvernement anticipe clairement un soutien décroissant des Français à mesure que seules la RATP et la SNCF resteraient dans la grève: «Toujours les mêmes…» Oubliée alors, dans ce scénario, la grève par procuration de 1995. Pour les syndicats qui ont appelé à un mot d’ordre reconductible, la contagion à d’autres secteurs apparaît donc essentielle pour échapper à cette évolution du conflit espérée par le gouvernement.

  • Les provocations du pouvoir

Dans un contexte d’hypercommunication, tout compte… L’interview de Gérald Darmanin, dimanche dernier dans le Journal du Dimanche, a contribué à dramatiser le climat. En oubliant dans ses décomptes chiffrés (les 8 milliards des régimes spéciaux) de déduire la compensation démographique, le ministre des Comptes publics a allumé la mèche d’un affrontement idéologique. Peut-il ne pas savoir que les effectifs cheminots actuels ne peuvent financer à eux seuls la retraite de leurs aînés? Oserait-il aller dire à ses électeurs mineurs retraités qu’ils coûtent trop cher à la collectivité nationale?

A qui profiteront ce type de provocations – et on passe sur les énormités en tous sens qui circulent sur les réseaux sociaux? C’est à la fin du marché (ou du conflit) qu’on compte les bouses (ou les victimes).

  • Le retour des syndicats

La «communautarisation» des abcès peut d’ailleurs donner au gouvernement des leviers d’action dans le conflit

Ce mouvement du 5 décembre marque le retour en force des organisations syndicales, tous secteurs confondus: cela se manifeste à la fois dans les revendications – hors le seul sujet retraites – et les secteurs les plus mobilisés. Ainsi, dans l’aérien, alors que les personnels navigants, qui ont un régime spécial de retraite, appellent à manifester le 5 décembre mais ne feront pas grève, en revanche chez les personnels au sol – où la CGT et FO sont largement représentés – des préavis de grève ont été déposés. La mobilisation des routiers est largement encadrée et relayée par FO (et dans une moindre mesure par la CGT).

Cette « communautarisation » des abcès peut d’ailleurs donner au gouvernement des leviers d’action dans le conflit. Par exemple à la SNCF, la FGAAC, syndicat puissant chez les conducteurs, est rattachée à la CFDT : donner des gages à cette dernière au niveau national peut permettre de diffuser un message d’apaisement en direction des conducteurs de train.

  • L’occasion de rallumer les braises?

Le climat social est très détérioré à la SNCF, qui se mobilise fortement alors qu’à Air France où il s’est fortement amélioré et où le dialogue social réinstauré semble fructueux, la situation est très différente. Du coup, alors que plusieurs technicentres SNCF se sont récemment mis en grève, l’occasion pour certains sera trop belle de faire repartir le feu d’autant que toutes les revendications n’ont pu être satisfaites. Et c’est sans parler de la réforme ferroviaire de 2018 qui n’est toujours pas digérée…

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Sysiphe et son rocher

Si le moteur du conflit est circonscrit à la réforme des retraites, il sera plus simple à régler par le gouvernement que s’il « diffuse ». Mais en choisissant de rester dans le flou et les vagues promesses, ce dernier s’est d’emblée placé dans une situation risquée (lire notre éditorial plus haut).

A la SNCF, la CGT a déjà commencé à réintroduire le sujet sécurité soulevé lors de l’accident de TER dans les Ardennes. La question est d’autant plus sensible que c’est le 15 décembre que doit entrer en vigueur la réforme qui confiera au conducteur le signal de départ du train. En mettant en avant la sécurité dans la conduite à agent seul, la CGT cherche à embarquer les usagers dans le même combat que les cheminots, donc à dépasser la seule question du régime spécial qui pourrait être perçue comme une revendication purement catégorielle.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul point à risque du calendrier : comme chaque année, le changement de service ferroviaire a lieu le 15 décembre. C’est traditionnellement un moment qui soulève quelque grogne chez les roulants. Enfin, au-delà de points durs bien identifiés, le mouvement du 5 décembre révèle à n’en pas douter une lassitude générale des réformes à répétition, qui fatiguent les organismes sociaux et les personnels, sans leur donner pour autant plus de visibilité sur leur avenir : c’est le cas pour les cheminots tout autant que pour les enseignants.

Sisyphe en a assez de devoir remonter
toujours son rocher!

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