Défaites

Version en ligne

Mobi edito

par Gilles Dansart


Défaites

Tout pronostic sur l’issue du conflit social en cours serait hasardeux. Les syndicats eux-mêmes sont bien en peine de dire ce que voudra la base. Mais les perdants sont d’ores et déjà nombreux.

Le pouvoir macronien

«Mais pourquoi s’être lancé, à ce moment-là et avec ce calendrier-là, dans une telle réforme “systémique”, forcément longue et compliquée?» Même les plus fervents soutiens du Président de la République osent poser ouvertement la question.

  • Tenir un slogan de campagne? Seuls les naïfs s’accrochent encore à un tel totem politique. Le plus élémentaire des réalismes aurait commandé de poser un calendrier crédible, en phase avec l’extrême complexité de la réforme. Car les avertissements étaient nombreux, telles ces enquêtes de climat social à la SNCF ou dans l’Education nationale qui révélaient le profond malaise des équipes.
  • L’hypothèse du malentendu? Ne pas comprendre la situation et préférer gagner, un an et demi après la réforme ferroviaire, une deuxième mère des batailles? Un an après les gilets jaunes, ce serait un deuxième et terrible aveu de mépris du corps social tel qu’il est, y compris dans sa résistance à l’accumulation des réformes et réorganisations jugées inefficaces ou technocratiques.
  • Suivre coûte que coûte la ligne stratégique défendue par Bercy, à savoir la diminution des transferts sociaux dans le PIB? Le choix de mesures complémentaires paramétriques a achevé de perdre les Français, déjà perplexes devant une pédagogie ratée de la réforme systémique: il est risqué et anachronique, vu les priorités et les opportunités du moment (l’investissement dans les biens communs, l’attractivité du crédit).

Le 26 février dernier, nous écrivions (lire Mobizoom 73): «L’évidence saute aux yeux: les cheminots ne sont convaincus ni des bienfaits de la réforme ni de son management.» Et l’annonce de la journée du 5 décembre, après le gros succès de la grève de la RATP du 13 septembre, n’a pris personne de surprise. Cela rend d’autant plus incompréhensible l’entêtement du pouvoir.

Malgré ces alertes, Emmanuel Macron et son gouvernement ont donc pris le risque de soulever à nouveau le couvercle d’une société française éruptive (lire Mobitelex 276). Et c’est peu de dire que ce qui s’en échappe nécessite l’intervention des pompiers. C’est Red Adair qu’il nous faudrait.

La classe dirigeante

François Mitterrand avait écrit Le Coup d’Etat permanent, pour dénoncer la personnalisation du régime gaulliste. Qui écrira la réforme permanente? Celle dont se prévalent tous les gouvernements depuis vingt ans, et dont se lassent aujourd’hui une majorité de Français. Les réformes de l’hôpital, de la fonction publique, de l’Education nationale, et, en première de cordée sacrificielle, la SNCF. Que dit en creux l’obsession de la réforme? Que tout va mal. Elle devient alors agitation permanente, à la manière de la mouche qui cherche à se sauver du verre de lait.

Le logiciel de la gouvernance publique est le reflet de l’entre-soi de la puissance technocratique et politique. Peu importe l’œuvre, si la couverture est belle. L’important, c’est d’écrire une loi, de confectionner un projet «ambitieux» ou de promouvoir un plan de transformation. Peu importe l’application ou le résultat. L’intendance suivra? Mais elle ne suit pas.

Elle ne suit plus, saoulée de mots et de promesses, abrutie de communications positives. Le gratin s’est séparé des nouilles? Nous devons amender cette image que nous avons déjà abondamment utilisée: désormais un nombre significatif de cadres rejoignent l’exécution et la maîtrise.

Le débat public

Les amortisseurs et les régulations ne fonctionnent plus. Faut-il s’en étonner? Qui peut sérieusement défendre aujourd’hui des dispositifs de concertation ou de débat public noyés dans les règles institutionnelles et souvent manipulés par leurs organisateurs? Et ce n’est pas la restitution statistique qu’en a faite Jean-Paul Delevoye hier soir, qui peut contribuer à les réhabiliter.

Une bonne partie des médias audiovisuels nationaux et la nouvelle agora des réseaux sociaux produisent une telle pagaille argumentaire que le résultat apparaît souvent pathétique, en tout état de cause incapable de contribuer à une clarification ou à une élévation du débat. Le succès des vérificateurs d’infos est le plus désolant révélateur d’une cacophonie des mensonges et des éléments de langage.

La victoire provisoire des médias d’information en continu n’est possible que parce que leur fréquentation est squattée par les porteurs d’intérêt. Il est urgent de reconquérir le champ de l’actualité du temps réel. A défaut, la culture simpliste de la confrontation binaire continuera à faire des dégâts.

L’économie française

Tel Gainsbourg brûlant un billet de 500 balles à 7/7 il y a plus de trente ans, l’économie française consomme des millions d’euros dans la bataille du moment. Des salaires versés sans chiffre d’affaires en regard dans le commerce et les métiers du tourisme, de l’essence consommée dans les bouchons, des entreprises à la peine etc.

Le transport public

On a cru un temps au changement de paradigme lancé avec emphase à Rennes le 1er juillet 2017 par le président Macron: fini le temps des infrastructures dispendieuses, place aux transports du quotidien. Il n’était que le paravent d’une offensive idéologique et comptable: diminuer la contribution de la Nation aux mobilités collectives pour mieux soutenir le business court terme. Quelle était la priorité que nous confiait Elisabeth Borne quelques jours après sa nomination, dans son ministère rue du Bac? «La SNCF coûte trop cher…» Version sectorielle du futur «pognon de dingue».

Jamais les Français n’ont autant demandé des solutions de transport collectif qui répondent à leurs besoins et à leurs convictions écologiques croissantes. On sait aujourd’hui que la compétitivité des pays et des métropoles tient pour une large part à la qualité des infrastructures et des services publics. Et pourtant, les gouvernements et Bercy continuent de ratiociner sur les coûts et d’entraver l’investissement.

Alors qu’il faudrait financer massivement les RER métropolitains, les automatisations et autres systèmes intelligents de partage de la voirie, le secteur subit une grève pénalisante pour les comptes des entreprises et dissuasive sinon du report modal, en tous les cas d’un autre comportement en matière de mobilité, plus décarboné. A une exception près: le vélo, qui constitue une alternative de plus en plus convaincante pour une partie de la population, sur certains trajets.

La SNCF

Mais qui en veut aux cheminots? Ils sont moins nombreux au fur et à mesure des années, mais toujours dans le viseur du pouvoir et des libéraux, jusqu’à provoquer des réformes tous les deux ans et des mensonges publics éhontés. Quant à leur entreprise, elle reste le défouloir préféré des frustrations individuelles: trop chère, pas assez performante.

Elle en a consenti, pourtant, des efforts, la SNCF, pour regagner la confiance des Français, jusqu’à vouloir se transformer en championne incontesté du consumérisme de masse au détriment de ses missions de proximité. Et si cette course effrénée à la modernité, avec le TGV comme emblème, signifiait la perte de sa raison d’être historique et fondamentale? La SNCF prise au piège des incantations politiques depuis trente ans: pourquoi pas?

Le fret ferroviaire

Et dire qu’un gouvernement réputé comme arc-bouté sur les fondamentaux économiques n’hésite pas à sacrifier le fret pendant la grève pour mieux sauver sa peau… La future filiale Fret SNCF au 1er janvier est en train de cramer les 170 millions de cash qui lui ont été accordés, rendant de plus en plus probable sa faillite. Quant aux opérateurs privés, ils pourraient eux aussi avoir du mal à se remettre d’une deuxième grève en deux ans. L’histoire est triste et terrible: les voyageurs reviendront, bon an mal an, surtout ceux qui n’ont pas le choix, en revanche les chargeurs pourraient ne plus avoir le goût du sacrifice récurrent.

Et les syndicats?

Leur diversité exclut toute approche simpliste et univoque. Exagérément co-gestionnaires à l’Education nationale, trop souvent dans la confrontation à la SNCF, ils restent les principaux accusés quels que soient les dossiers. Il faudrait donc y regarder de plus près.

Le gouvernement a-t-il épargné la CFDT qui était son seul allié dans la bataille du régime universel des retraites? Il lui a balancé dans le dos une adaptation paramétrique! A la RATP, c’est l’Unsa qui a mené la danse, et à notre connaissance il ne s’agit pas d’un syndicat révolutionnaire rétif aux accords. Quant aux discussions dans la branche (à l’UTP), avec des représentants syndicaux qui sont parfois les mêmes qu’à la SNCF, elles se passent bien mieux que dans la grande maison. La responsabilité des blocages est a minima largement partagée.

Serait-ce donc que le gouvernement auréolé de ses prétentions de 2017 n’a pas encore complètement dominé son aversion pour les contre-pouvoirs, a fortiori quand il s’agit des syndicats? Les gilets jaunes n’avaient pas de représentants: c’était désolant. Les fonctionnaires ont des syndicalistes de confrontation: c’est regrettable. On ne peut pas toujours avoir face à soi des interlocuteurs à sa main. Le dialogue et la concertation, cela consiste précisément à s’en accommoder.

Les syndicats se sont adressés aux Français avec humour la semaine dernière: «Vous êtes de ceux qui disent que les agents SNCF et RATP sont fainéants et ne bossent jamais… Jeudi vous viendrez nous donner vos impressions sur comment c’est quand ils ne travaillent “vraiment” pas…» L’humour même grinçant est plutôt un signe de consistance et de bonne santé.

Le conflit actuel est anachronique. Qu’il soit l’énième revanche contre ceux qui ont contrarié le Juppé de 1995, le caprice d’un président trop sûr de lui et de ses credos idéologiques ou la bouée de sauvetage de syndicats en grande difficulté, il ne prépare aucunement à cette paix sociale que chacun espère secrètement. L’une des leçons de la manifestation du jeudi 5 décembre était son caractère pacifique dans toutes les villes (exception faite de quelques centaines d’ultras), bien loin des débordements des gilets jaunes, et malgré une stratégie de maintien de l’ordre très discutable.

Le pouvoir est désormais au pied du mur. Edouard Philippe devra-t-il aller à Canossa pour sauver le Président? Emmanuel Macon aura-t-il le courage de prendre la hauteur que réclame sa fonction? Reconnaître une erreur n’est pas se renier. Entre un Napoléon qui s’enlise dans la campagne de Russie et un Paul Ricœur existentialiste et humaniste, il va lui falloir choisir son modèle. G. D.

Suivre Mobilettre     icone-twitter   icone-facebook

www.mobilettre.com

Les Editions de l’Equerre,
13 bis, rue de l’Equerre, 75019 Paris

logo-footer

Se désinscrire