Editorial – 24 décembre 2020

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par Gilles Dansart


our ne rien vous cacher, de déambulations urbaines en échanges téléphoniques, cela fait quelques semaines qu’on réfléchit à ce rituel de décembre: le bilan d’une année, les promesses de la suivante. A quoi ressemblera notre environnement de demain? Plus encore cette fois-ci, l’exercice est compliqué car tout est ouvert, rien n’est fini: la crise sanitaire, ses conséquences économiques et sociales, ses bouleversements. Pourtant il faut bien essayer de comprendre et de nommer ce qui se joue, de manière générale et plus particulièrement pour les transports et la mobilité. On était tenté de titrer La Chute, en cette année de relecture de La Peste; on préfèrera un terme plus progressif, La Désagrégation. Il n’est pas moins sévère…

Ces sombres constats ne doivent pas empêcher de garder espoir. Aussi l’équipe de Mobilettre se joint à moi pour vous souhaiter d’aussi joyeuses fêtes de fin d’année que possible!


La désagrégation

La crise sanitaire donne un coup de grâce à la croissance immaîtrisée des échanges et met en lumière la faiblesse des stratégies publiques. Des certitudes s’envolent aussi vite que s’effondrent certains modèles économiques.


Exagère-t-on? Après tout, en cette fin d’année 2020, les infrastructures sont intactes et les Etats en ordre de marche. Certains militent même pour circonscrire les conséquences de la pandémie à une grave crise économique et sociale. Le monde s’est à peu près remis de la crise de 2008, sa résilience fera donc merveille dès que les vaccins auront agi. Un mauvais souvenir balayé par la science et l’envie de revivre?

Certes. Il y aura à coup sûr un rebond, d’autant plus fort que la frustration accumulée aura été grande, d’autant plus facile que les appareils de production seront réactivés par une demande soutenue, on le voit d’ores et déjà en Asie. Mais une partie du monde, essentiellement d’inspiration occidentale, ne nous paraît pas prête à passer l’éponge: le virus a fissuré des fondations, jusqu’à menacer l’édifice général.

Il est temps de nommer ce que l’on n’osait remettre en cause il y a peu, jusqu’à caricaturer leurs contempteurs en Amish ou Robinson Crusoë: la croissance à tout prix, le profit sans mesure. A force de ne plus penser l’avenir autrement qu’en chiffres d’affaires et en marges… «on finit par ne plus croire en rien»: c’est Emmanuel Macron lui-même, maître de la déconstruction politique, qui tire les leçons du désastre (dans L’Express du 22 décembre).

Il vise la trahison des élites incapables de penser l’avenir et le nomadisme international des patrons, plutôt que le politique qui aurait failli dans son écoute, sa mission et sa trajectoire.

Une opportune conversion supplémentaire sous la pression des événements? Plutôt un terrible aveu d’échecs successifs de gouvernance. Les intellectuels pensent, monsieur le président, mais ne peuvent se mettre au service d’un exécutif comme vous semblez le rêver. Vos équipes plutôt que les écouter dans leur diversité ont fait assaut de prétention depuis le début du quinquennat. Par défaut, en encourageant les vendeurs d’illusion et de vent, vous n’avez fait que rendre cette époque plus confuse et émiettée.

Que ne les avez-vous désorientées, ces élites. 2020, c’est aussi la comédie de la convention citoyenne pour le climat. Faute de ligne politique claire et de confiance populaire, les dépositaires de la démocratie représentative s’en sont allés quémander l’appui miraculeux des citoyens, soigneusement accompagnés avant d’être désavoués puis neutralisés par la vertu d’un référendum sur l’inscription dans la Constitution de la priorité climatique, qui fera autant de bien à la planète qu’un post Instagram de Gabriel Attal à la crédibilité du personnel politique (épargnez-vous une pathétique vérification: le porte-parole du gouvernement peut bel et bien expliquer qu’à 13 heures, il mange un sandwich dans son bureau ministériel). La transparence totale est un plat qui ne se mange ni chaud ni froid.

Qu’on soit bien d’accord: il ne nous semble pas que les décroissants et autres égalitaristes aient proposé un modèle global et alternatif suffisamment convaincant par-delà leurs constats et dénonciations.

Mais les avoir repoussés aussi violemment donne l’échelle de l’enjeu: comme si on ne pouvait revendiquer un autre monde que celui qui a vu croître les inégalités et les précarités sociales, les destructions écologiques et les désordres géopolitiques?

La désagrégation des modèles touche particulièrement le domaine des mobilités. Trente ans, voire bien davantage, que l’on dénonce absurdités et impasses: la crise les rend un peu plus insupportables. Pêle-mêle, ces trajets domicile-travail sans fin que des tonnes de documents d’urbanisme prescriptifs ont si peu allégés, ces plus-values immobilières réalisées grâce aux lignes TGV et aux TCSP (transports en commun en site propre), que la puissance publique se révèle toujours incapable de capter même très partiellement, ou encore ces centres commerciaux périphériques qui détruisent les tissus urbains et la vie de proximité. En matière de marchandises, l’aberration de certaines délocalisations saute aux yeux, eu égard à leur bilan environnemental et social.

Le transport collectif est presque KO debout en cette année 2020. Il s’est pourtant montré exemplaire dans la tempête, mais sa fragilisation économique complique toute perspective de rebond. Cela fait trois ans que le gouvernement mène une stratégie à contretemps, en se montrant sourd à ses demandes répétées (la TVA à 5,5% ou davantage de soutien à ses investissements), en privilégiant à tout prix l’augmentation de sa productivité au lieu de valoriser son apport à la nouvelle maison commune plus écologique. Et malgré l’ampleur du problème, il continue à nier l’évidence et se contente de financer, par exemple, un pseudo-plan de relance de l’infrastructure ferroviaire. Un peu comme s’il disait aux constructeurs automobiles: rassurez-vous, je vais améliorer les routes, le marché fera le reste.

Quelle confusion, et quelle schizophrénie.

Pendant que le gouvernement français laisse la SNCF faire du dumping en Espagne à 9 euros le Madrid-Barcelone, parce que c’est une entreprise indépendante (lol), il se montre incapable de concrétiser en France sa stratégie en faveur de la concurrence ferroviaire. Comment croire en une perspective quand elle ne tient que le temps d’un demi-mandat?

Quelle est la nouvelle perspective, justement, ou à tout le moins le plan? La faiblesse prospective d’une LOM boîte à outils et revendiquée comme telle apparaît flagrante. On ne va pas trop espérer du haut-commissaire François Bayrou; un peu davantage du valeureux Philippe Duron sur le transport en commun? La tâche est compliquée: dessiner un horizon sous la pression des urgences. Le secteur aérien, dont il ne faut pas oublier la grosse contribution à l’emploi (notamment les services aéroportuaires en Ile-de-France, la recherche et la construction aéronautique dans le sud-ouest), est en fâcheuse situation, le fret ferroviaire sur un fil, le TGV en pertes abyssales, le transport public en mal de recettes. Tenir bon en attendant la rédemption?

Ce serait un peu juste, pour au moins deux raisons:

le marché et nos voisins agissent d’ores et déjà: concentrations (Alstom-Bombardier, PSA/Fiat, cars Macron), nationalisations rampantes (Alitalia), réinvestissements publics (Grande-Bretagne), et ce n’est sans doute pas fini vu la violence des chocs économiques. Paradoxalement, avec un peu de cash y compris public, s’il en reste, il y a des consolidations à envisager au service de vraies perspectives industrielles (on y revient toujours…). En revanche, la pression du sauvetage ne saurait justifier la poursuite de l’infernale gabegie: socialisation des pertes, privatisation des profits. A Paris Anne Hidalgo est dans la seringue de Velib/Smovengo, par la faute d’un déficit de compétence dans le processus d’appel d’offres. Il y aurait une sorte de justice immanente: la crise d’aujourd’hui sanctionne sévèrement les faiblesses d’hier.

il est possible, voire probable, et sans prétendre lire dans une boule de cristal, que les Français fassent évoluer leurs propres comportements. Les progrès de la digitalisation pourraient inciter à renoncer aux queues dans les administrations et à encourager les livraisons à domicile. L’essor du télétravail, même s’il ne concerne pas tout le monde et n’est pas la panacée (on a redécouvert que le travail était un puissant facteur de socialisation…), pourrait enfin écrêter les pointes du matin et du soir – après des décennies de vaines incantations à la flexibilité des horaires de travail. De façon plus marginale, des citadins encore plus nombreux qu’hier pourraient avoir envie de campagne. Ces phénomènes mis bout à bout peuvent modérer le soutien trop exclusif au mass transit.

Le brouillard, donc, en parallèle de la désagrégation des modèles économiques? Pourtant on sent bien qu’émerge un autre paradigme, à base de vélo, de marche à pied, de véhicules propres et d’une part de démobilité, qui induirait un soutien massif aux infrastructures d’intermodalité et de voiries. Comme des pansements, sinon des vaccins, à cette terrible année 2020. G. D.


A lire la semaine prochaine
La Reconstruction

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