La lettre à Elisabeth

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par Gilles Dansart


La lettre à Elisabeth

Paris, le 29 mai 2017

Madame la ministre,

Vous connaissez la musique, pour jouer depuis longtemps les partitions des pouvoirs républicains: sitôt nommée et lestée de votre décret d’attribution, vous avez été submergée par les passages obligés de l’installation ministérielle. Un cabinet de taille réduite (huit collaborateurs maximum pour vous), un ministre Hulot novice à ce poste, mais aussi les inévitables urgences politiques de début de mandat. Vous recevrez prochainement quelques consignes officielles, un brin technocratiques, du Premier ministre.

Alors permettez-nous, dix jours après votre nomination, de vous adresser, sous une forme plus franche et détendue, quelques réflexions puisées ces derniers mois dans l’exercice de notre beau métier, et lors de deux grands moments de la campagne présidentielle, les Etats généraux de la mobilité durable et le Grand débat Transport.

La presse doit se réinventer pour survivre à la profusion et à la confusion des informations? Cela fait des années que nous vérifions, à Mobilettre, qu’il ne suffit pas de délivrer, mais qu’il faut aussi animer le débat public par des idées, un ton, une originalité – une irrévérence? – que ne peuvent les pouvoirs établis. Voici donc notre lettre de mission, madame la ministre…


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Ils avaient beaucoup d’espoir et peu d’espérance

Vous étiez là, au milieu d’eux, lors du Grand Débat Transport de la présidentielle, organisé par Mobilettre et TDIE le 22 mars. Vous les avez entendus, ces professionnels du transport, vous avez aussi entendu le représentant du candidat Macron s’enliser dans quelques précautions oratoires… parce qu’avec un gouvernement resserré à quinze…

Et pourtant, le jeune Président l’a fait: le gouvernement compte parmi ses membres un ministre des Transports de plein exercice. Vous. Alors, donnez-leur des raisons de continuer à espérer. Les professionnels du secteur ont d’abord besoin de visibilité et de clarté, dans certains cas, même, de clarification.

Cet Etat stratège qui a tant fait défaut, il va falloir l’incarner!

A la présidence de la RATP, vous vouliez mettre en place une structure de réflexion prospective ambitieuse, car on n’élabore pas une stratégie d’entreprise en trois semaines sur un coin de table. Ce sera désormais à l’Hôtel Le Play que vous pourrez le faire. Cet Etat stratège qui a tant fait défaut, il faudra que vous l’incarniez pour les Transports.

Pas simple… Et si, un peu à contre-courant d’une forme d’orthodoxie technocratique que l’on vous prête du fait d’un parcours très accompli, vous décidiez d’innover et de profiter de votre expérience pour bousculer quelques routines? Maintenant que vous êtes en première ligne, allez-vous vous contenter de bien gérer? Votre compagnonnage est éloquent: Lionel Jospin, Guillaume Pepy, Bertrand Delanoë, Anne Hidalgo, Ségolène Royal… Quelles sources d’inspiration!

Vous connaissez les deux travers les plus terribles du poste ministériel: la gestion dans les clous et l’initiative désordonnée – vous voyez à qui je pense… Alors transgressez un peu, osez la différence. Sinon, à quoi bon se mettre En marche?

Tenez, l’un des premiers dossiers auxquels vous n’échapperez pas, votre succession à la tête de la RATP, vous donne l’occasion de vous différencier. C’est long, un mois, avant que le président de la République propose un nom aux Assemblées. Alors pourquoi ne pas prendre le temps d’établir une vraie procédure de sélection via un comité d’experts, un peu à la manière des comités de nomination d’entreprises privées? Attention! hein, pas une vraie fausse liste à la Ségolène Royal, non, des auditions de qualité pour aboutir au meilleur profil ou, pourquoi pas, à trois meilleurs profils parmi lesquels le président arbitrera.

Ce serait terriblement macronien… Trouver, de façon collégiale et non discrétionnaire, les meilleures synthèses entre la compétence, l’adéquation au poste et l’expérience. En plus, vu la liste des candidats déclarés ou secrets, que vous connaissez quasiment tous très bien, et qui ne cesse de se rallonger chaque jour, on risquerait de vous taxer de favoritisme ou de vengeance, au choix, si le processus restait opaque.

On va aller au bout de notre réflexion sur la pratique du poste: ce serait bien de limiter l’effet entonnoir pour privilégier l’essentiel… Je m’explique. Aujourd’hui, tout et n’importe quoi remonte au ministre et à son cabinet. Si rien ne change, les élus, les entreprises publiques, les lobbys, j’en passe et des meilleurs, s’adresseront à vous en priorité, jusqu’à brouiller la hiérarchie des problèmes. C’est comme çà, d’autant plus qu’aux yeux du politique, tout est potentiellement sensible, un rond-point à Amiens ou la desserte du Havre. Allez-vous installer des tentes au ministère pour vous et vos quelques collaborateurs priés de gérer l’afflux permanent de demandes et d’organiser ces rencontres formelles qui n’abusent plus personne? Vous dormez bien peu, mais ménagez-vous!

J’entends déjà les protestations des caciques et spécialistes: «Impossible! La ministre est d’abord là pour arbitrer, choisir et tout décider!» Bien sûr, elle doit garder de l’autorité pour les grands sujets, mais doit-elle tout faire, telle Ségolène Royal qui voulait tout contrôler, voir tout le monde et tout décider? On a encore en tête la façon dont elle s’est mêlée de la (re)désignation du patron de Gares & Connexions. Grotesque. On sait que vous ne manquerez pas d’autorité; osez donc quelques délégations exemplaires, en direction d’une administration qui devra se réinvestir en conséquence.

On parle du fond maintenant? Pas de tout, justement, mais des quelques priorités à venir.

Vous aurez à franchir l’échéance de l’ouverture à la concurrence du ferroviaire régional, trop peu préparée malgré les incantations. Avec quelle règlementation ? S’il vous plaît, évitez la grande hypocrisie, la faiblesse qui a précédé la libéralisation du fret, trouvez les bons équilibres entre les historiques et les nouveaux entrants. Oserez-vous vraiment la décentralisation? Pourquoi ne pas dire banco aux grandes régions? Elles y semblent prêtes…

Vous aurez à gérer les dossiers industriels : Alstom, qu’on disait perdu mais qui ne cesse de remporter des contrats à l’étranger… Ne recommencez pas avec les commandes imposées. Les opérateurs, même publics, ne sont pas des oies que l’on peut gaver impunément. Respectez-les.

Les opérateurs historiques, parlons-en, justement: il leur faudra une vraie feuille de route avec des objectifs et des moyens. Des règles du jeu qui ne soient pas biaisées, comme cette fausse règle d’or. L’Etat joue mal son rôle d’actionnaire dans ses différentes structures, pinaille sur des détails et laisse faire sur des choix autrement plus engageants. Vos représentants aux conseils de surveillance et d’administration peuvent faire mieux s’ils sont davantage respectés par l’Etat et par la SNCF, en particulier. Un exemple, dont tout le monde parle: l’avenir de Guillaume Pepy… Partira, partira pas? La question est tellement prégnante que vous ne pouvez pas l’ignorer. Si vous décidez de respecter les échéances (son mandat court jusqu’en 2020), vous devrez le signifier clairement pour calmer le jeu à l’intérieur de l’entreprise, et mettre en place d’autres relations entre lui (l’entreprise) et vous (l’actionnaire). Un meilleur actionnaire, c’est le gage d’un meilleur président. En tout état de cause, quelle que soit la décision gouvernementale, il vous faudra établir la feuille de route d’une entreprise publique qui joue son avenir et ne peut écrire seule son histoire, indépendamment des grands choix de la Nation.

On insiste: il faudra vraiment continuer à les clarifier, ces participations de l’Etat. Transformer la SNCF en une véritable entreprise avec un statut de SA? Laisser Air France augmenter son capital sans faire pour autant monter l’Etat? Prendre à bras-le-corps l’étrange mode de fonctionnement d’ADP et, puisqu’on parle aérien, regarder de près celui du contrôle aérien.

Il vous faudra dessiner une France des transports pacifiée : entre le tout-TGV et le transport public de proximité, entre le train et le car, entre les anciennes et les nouvelles mobilités. Les cars Macron, les VTC, les offres low cost et autres solutions innovantes ont créé de l’oxygène et séduisent; si vous réussissez à harmoniser le régulé et dérégulé, grâce à des règles simples et claires et des lieux d’intermodalité de qualité, les Français vous en seront très reconnaissants.

Si vous réussissez à harmoniser le régulé et le dérégulé, les Français vous en seront très reconnaissants

Il vous faudra être attentive aux marchandises. Elles ne s’expriment pas comme les voyageurs mais si on les maltraite, elles aussi partent sur la route. Quelques mesures simples et si peu onéreuses peuvent doper des opérateurs prêts à jouer la mobilité durable du fret.

Le choix de votre directeur de cabinet est un signe fort et encourageant en faveur des modes secondaires – en l’occurrence le fluvial, si exemplaire. Mais on n’est pas certain que l’arrivée à Matignon d’Edouard Philippe soit une bonne nouvelle pour le canal Seine-Nord, qui privilégie l’axe Nord-Sud depuis Anvers et Rotterdam, quasiment à l’encontre des intérêts du port du Havre… Déjà un caillou dans la chaussure du gouvernement?

Car les Transports, ce sont aussi et encore quelques grands projets. Et là, on ne parle plus de cailloux dans la chaussure, mais de pavés dans la cour de Roquelaure. Lyon-Turin. Notre-Dame-des-Landes. GPSO. Au-delà des arbitrages qui tomberont forcément de haut sur ces sujets, peut-être est-il temps de s’attaquer enfin aux règles du débat public, trop souvent confisqué, trop faible pour faire émerger des choix incontestables.

Il vous faudra aussi batailler à Bruxelles : la relecture de la directive Eurovignette approche avec, à la clé, la réalité du report modal que la suppression de l’écotaxe avait renvoyée aux calendes grecques. Mais aussi les discussions sur le dumping social dans le routier et la directive travailleurs détachés, si sensible.

Et puis, il vous restera… tout le reste

Au-delà même des transports qui ne sont pas seulement un sujet technique. La réflexion sur la cohésion des territoires avec votre collègue Richard Ferrand. La réflexion sur les zones denses quand les transports de masse ne suffisent plus à absorber des déplacements toujours plus longs qui frisent l’absurde. Il vous faudra inventer la mobilité intelligente, loin du mouvement perpétuel, la mobilité réfléchie, raisonnée, la mobilité maîtrisée. On ose espérer qu’il vous restera un peu de temps, à vous, à Nicolas Hulot et à vos équipes, pour tracer les voies de l’avenir d’une mobilité vraiment plus durable. L’Etat peut-il imaginer de nouveaux outils prescriptifs bien distincts de sa politique d’infrastructures?

Grand Paris: on ne va pas entretenir longtemps l’illusion que tout sera fait dans les temps et dans les coûts

Et puis, avant de conclure et de vous souhaiter bonne chance, une quasi-certitude: si à l’automne la France obtient les JO 2024 (c’est loin d’être fait, mais c’est possible), et même si c’est votre collègue Richard Ferrand qui a la tutelle de la Société du Grand Paris (on va donc surveiller ses contrats de location immobilière…), on pressent que vous devrez vous occuper sérieusement des transports en Ile-de-France. A la fois pour ses infrastructures (on ne va pas entretenir longtemps l’illusion que tout sera fait dans les temps et dans les coûts), et pour ses conditions d’exploitation: présidente de la RATP, vous demandiez ardemment à l’Etat qu’il clarifie les conditions de la concurrence en Ile-de-France, aussi bien sur les bus que sur le futur Grand Paris Express. Quelques semaines après, c’est vous qui êtes à la manœuvre…

C’est vertigineux mais très engageant. Vous connaissez suffisamment bien tous ces sujets pour savoir que vos arbitrages devront être clairs et efficaces. On comprendrait mal qu’ils fussent bancals, ou qu’ils obéissent à des approches purement politiques. Nous savons que vous êtes consciente de ces contradictions et de ces enjeux, et de votre responsabilité.

Soyez donc certaine, madame la ministre, chère Elisabeth, que dans ses publications et ses débats, Mobilettre accompagnera votre action avec professionnalisme, sans défiance ni complaisance. Bonne chance!

Gilles Dansart

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