Le changement,
c’est après maintenant?

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par Gilles Dansart


Le changement,
c’est après maintenant?

Deux mois après une alternance politique inédite, et au terme d’une année phénoménale, la question de la transformation de l’action publique reste posée. Le pouvoir élu peut-il agir plus profondément que par la force des symboles et aux marges des budgets? La machine technico-administrative peut-elle s’assouplir pour accompagner plus vite et plus fort le besoin de changement exprimé dans les urnes, porté par le président Macron?


Au-delà des couacs (APL, politique fiscale, loi de moralisation), quelques vieux réflexes semblent réapparaître ces dernières semaines: les travers d’une concertation dénaturée, le primat de Bercy sur la logique industrielle et le long terme, la prétention du verbe en même temps que l’extrême prudence des décisions… Les congés estivaux arrivent à point nommé pour examiner la situation: est-il encore possible de changer les choses, malgré les résistances de tous ordres?

Posons l’équation pour le secteur de la mobilité, telle qu’elle apparaît d’évidence au regard des scrutins printaniers: qu’est-ce qui va, qu’est-ce qui peut vraiment changer demain?

L’attente est grande quand la promesse est forte; la déception sera immense si le résultat est faible. Nous avions émis, quelques semaines avant l’élection, la réserve suivante: «Des incohérences du quinquennat de Sarkozy aux insuffisances de celui d’Hollande, la France des mobilités sort affaiblie. Pour l’instant, rien n’assure qu’un changement de paradigme est en préparation.» La Macronie en mouvement s’était émue: «Comment çà!, mais la révolution est en marche! Regardez, nous voulons réformer, changer, dynamiser!» Nous maintenons aujourd’hui la réserve: le logiciel de la révolution ne nous paraît pas encore prêt.

Ce constat ne ressort pas de l’impatience atavique des médias à «voir» des résultats. Il n’est pas non plus la revanche opportune des cyniques et adeptes du statu quo. Il est ancré dans une analyse attentive des huit semaines qui viennent de s’écouler.

On peine à sortir du libéral-dirigisme à la française, à la seule disposition du pouvoir centralisé. D’où l’impression d’une navigation à vue, au gré des influences et des sensibilités du moment

Le désordre des dernières décisions jette un trouble. On s’apprête à privatiser quelques fleurons et on nationalise STX. Comme signe de confiance en l’Europe, on a mieux fait. Et à la première bourrasque on renationalise Alstom? On veut diminuer la dépense de l’Etat et on crée une nouvelle agence des territoires pour les petites et moyennes collectivités, qui se rajoute au CGET (commissariat général à l’égalité des territoires). On avait cru comprendre que les effectifs des collectivités étaient trop élevés.

A croire qu’on n’en sort pas du libéral-dirigisme à la française, cette boussole qui affiche le cap à suivre en fonction des météos politiques et de la sensibilité de l’opinion – tout le monde ou presque a applaudi à l’initiative martiale de l’Etat sur STX. Pourtant l’administration comme les partenaires économiques ont besoin de connaître la vraie feuille de route, s’il y en a une, pour, au jour le jour, engager des actions cohérentes.

On va faire un peu de marxisme-léninisme de comptoir. La révolution, c’est l’affichage d’une ambition radicale et la maîtrise conjuguée des moyens de production et de propagande. Jusqu’ici, on a bien eu l’objectif (de la stratégie, du réalisme, de la clarté!), ainsi qu’un sérieux aperçu en matière d’éléments de langage voire de verrouillage de l’information. Mais on n’a pas eu grand-chose en matière de changements sur le fond.

Une coupe dans les grands projets budgétivores était indispensable: le président Macron a affiché la couleur avec clarté, le 1er juillet à Rennes. Mais pour donner le la du changement radical, on aurait pu commencer par quelques décisions spectaculaires, à chaud. Ainsi, l’annulation de la DUP Poitiers-Limoges, ou l’abandon de l’A45 voire le report de Seine-Nord. De tels choix n’auraient pas été incompatibles avec la loi de programmation à venir, mais bien au contraire révélateurs d’une détermination, d’un vrai courage politique. La méthode des éternels marchandages a la peau dure. Pour prendre de court le contre-révolutionnaire, il faut jouer l’effet de surprise…

L’énorme perturbation de la gare Montparnasse, depuis samedi soir, rappelle le gouvernement à ses obligations d’actionnaire. Ne plus tergiverser, mais exiger une action de robustesse, en profondeur

Autre exemple, le rapport sur la robustesse ferroviaire. C’était du caviar sur un plateau d’argent. Deux mois après l’élection, le gouvernement avait l’occasion de clarifier les responsabilités: l’entreprise SNCF priée de transformer son organisation industrielle, ses process et son management pour renouer avec la qualité de service. Une discussion, qui figurait à l’agenda officiel de la ministre, a bien eu lieu avec les dirigeants de l’entreprise, mais à nos questions sur leur contenu et sur la suite du rapport, rien ou presque qui relèverait d’une décision d’actionnaire exigeant: «C’était un échange à propos du rapport». Occasion ratée d’ancrer le changement de priorité stratégique? L’actualité s’est chargée de rappeler le gouvernement à ses obligations. L’énorme perturbation de la gare Montparnasse, depuis samedi soir, et surtout les défaillances des systèmes d’information, sont une nouvelle invitation, urgente, à l’action plutôt qu’à la prudence. A force d’avoir peur des conséquences, on n’affronte plus les vraies causes des dysfonctionnements. Pourtant, les Français demandent avec insistance et unanimité une priorité: que les trains soient à l’heure. Vous avez leur soutien, madame la ministre!

Comment échapper à la pression budgétaire, aux réflexes comptables, aux lourds process administratifs, à la tentation de la com? En agissant, en prenant des risques, en évitant de subir le calendrier aussi bien que les mauvaises nouvelles; en faisant de la politique et de la stratégie, étayées par une expertise de qualité. Un bon exemple, c’est Air France et ses nouvelles alliances: une affaire rondement menée dix jours après un accord social sur la compagnie Joon. On en espère d’autres, qui ne coûtent pas forcément des milliards, sur les nouvelles mobilités, le vélo, l’intermodalité, l’allègement des normes et la réduction des tracas bureaucratiques, l’accélération des procédures…

Il manquait peut-être une dose d’expertise, de la modernité et un peu plus de sens du management à Alain Vidalies, dont le bilan sera certainement réévalué; il ne faudrait pas que sa successeure, experte des coulisses et des mécanismes d’Etat, entourée de quelques très bons spécialistes, oublie le sens de la transgression et de la rupture politique. On reste dubitatif devant le spectacle habituel auquel Elisabeth Borne s’est prêtée, du nouveau ministre qui va faire un RVB (renouvellement voie-ballast) en pleine nuit. C’est bien de valoriser la politique de rénovation, mais à force d’être resservi tous les deux ans aux Français, le message ne véhicule plus rien de neuf.

Les Assises de la mobilité, en septembre, sont très attendues. Si elles accouchent de conclusions convenues et de vagues perspectives, cela accréditera l’idée que la mobilité est une variable d’ajustement budgétaire et une éternelle sacrifiée de la raison d’Etat. A l’inverse, enlevées et ouvertes à toutes les innovations, elles pourraient donner le départ d’une nouvelle ère, vers des mobilités transformées et dynamiques. La France des acteurs économiques et des usagers, des start up et des grandes entreprises, n’attend que cela pour basculer dans un avenir effervescent.


G.D.

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