Le climat social se tend à la SNCF

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Le climat social se tend à la SNCF

Une longue lettre ouverte de l’Unsa Ferroviaire analyse avec recul l’évolution des relations sociales au sein du groupe public unifié. Nous la publions en exclusivité


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Mouvements en régions depuis la fin mai, et lundi dernier en Ile-de-France, mobilisation de la CGT mardi 22 juin et préavis le 1er juillet, menaces de grève à Ouigo au moment des départs en vacances, et au-delà de ces manifestations visibles, un climat social perturbé par plusieurs réorganisations en cours: la sortie du confinement se révèle compliquée pour les dirigeants de la SNCF, comme Jean-Pierre Farandou s’y attendait lorsqu’il avait pris la parole longuement devant ses DET il y a un mois (lire Mobitelex 341).

Est-ce un signe supplémentaire d’inquiétude? Le jour même où s’ouvre le comité de groupe avec l’ensemble des organisations syndicales, le PDG du groupe SNCF a pris l’initiative de convier les dirigeants de l’Unsa ferroviaire, deuxième syndicat derrière la CGT, à une rencontre bilatérale, ce jeudi 24 juin à 17 heures. Laquelle Unsa a décidé de publier dans le même temps une lettre ouverte que son secrétaire général Didier Mathis préparait manifestement depuis un certain temps.

Le croisement des intentions n’est pas le fruit du hasard: trois ans après le vote de la réforme Edouard Philippe, le groupe SNCF est en proie à de nombreuses réorganisations, dont l’argument affiché (améliorer la qualité) cache mal l’objectif majeur, à savoir augmenter la productivité et faire des économies. Si toutes les SA sont affectées par les programmes d’«optimisation» des FGA (frais généraux administratifs), SNCF Réseau toujours privée de contrat de performances avec l’Etat semble la plus concernée, notamment via le programme «Maintenir, demain» – Bercy n’a pas oublié de «compenser» sa reprise de 35 milliards de dettes…

Mais si nous publions cette longue lettre de l’Unsa ferroviaire, c’est parce qu’à notre sens elle va bien au-delà des dénonciations classiques des projets de la direction, auxquelles se livrent d’ordinaire les syndicats dans une langue revendicative bien huilée. Après quelques préliminaires obligés sur les formes détériorées du dialogue social, elle essaie de trouver des explications et de mettre des mots sur la perte de sens collectif, sur les processus de déshumanisation et de déresponsabilisation, en un mot sur une technocratisation des tâches, des managements et des objectifs.

Citons un long passage qui nous semble éclairant: «Comment peut-on mettre en avant la qualité, le meilleur rendu au client, alors que l’on sacrifie dans le même temps tout contact humain, tout intermédiaire capable de gérer les crises, au profit de grands collectifs de plus en plus éloignés des réalités de la production ferroviaire et des mobilités du quotidien ? […] Êtes-vous bien conscient que dans beaucoup d’Établissements et de Directions s’organise lentement mais sûrement une culture de déresponsabilisation et de démotivation à tous les étages ? Quand personne n’est plus responsable de rien et que ce sont des process digitaux qui gouvernent la production ferroviaire, c’est oublier que seul le contact humain, au plus près des problématiques rencontrées, permet de réguler et résoudre les crises opérationnelles.»

Et Didier Mathis de rappeler la formule d’un ancien dirigeant de la SNCF: «Sans responsabilisation véritable des managers, c’est l’organisation du « bracassage » en toute impunité !»

L’interpellation de Jean-Pierre Farandou est sévère: «Il y a une espèce de jeu de dupes entre l’échelon national des discours policés et pleins de positivisme… et la réalité des agents sur le terrain qui vivent très mal le dialogue social tel qu’il est mené aujourd’hui ainsi que les errements et la manifestation des égoïsmes de certains managers en manque de reconnaissance. Vous conviendrez alors que, malgré les apparences, nous ne pouvons qu’être suspicieux quant à vos intentions et à la place que vous nous accordez réellement, dans la construction d’un dialogue social de qualité pour la performance générale des SA, surtout lorsque c’est par voie de presse que sont confirmés parfois les projets du Groupe.» C’est une confirmation supplémentaire que l’état de grâce est fini: le cheminot première langue est accusé de double langage, même si on ne peut le tenir seul responsable «des réorganisations incessantes à la SNCF depuis 2002».

Et demain? La menace de l’Unsa, qui revendique pourtant son rôle d’«amortisseur social», n’est pas voilée: «Devant certains comportements, nous saurons prendre toutes nos responsabilités et agir en conséquence en mesurant le rapport de force s’il venait à s’établir dans les équipes.» Une petite provocation sur les retraites à la rentrée, et la SNCF serait-elle prête à s’embraser? Lassitude et malaise, ou colère et mobilisation?

Certes, il faut lire cette lettre ouverte aussi à l’aune de la concurrence interne syndicale: le syndicat réformiste ne peut laisser la CGT seule incarner la résistance à des réorganisations mal vécues. Mais elle nous semble réellement en phase avec l’état d’esprit d’une bonne part des cheminots qui ressentent un malaise depuis de longs mois. Les concurrents, classiques ou émergents, nous disent recevoir de très nombreuses candidatures, de la part de cadres qui ne se voient guère d’avenir radieux, mais aussi de conducteurs ou d’agents, souvent jeunes, prêts à tenter une autre aventure. Le risque pour la SNCF est bien là: que les meilleurs et les plus jeunes jettent l’éponge. G. D.

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