MobiEdito 2021 – 31 décembre 2020

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par Gilles Dansart


Si le pire n’est jamais sûr, le meilleur est toujours préférable. Au terme de cette terrible année 2020, il n’est donc point nécessaire de chercher à échapper aux mots rituels. Les vœux que nous vous adressons avec sincérité à tous pour 2021, chers lecteurs, se nomment santé, bonheur et prospérité, pour vous et les vôtres. Nous les accompagnons du rappel de nos propres résolutions : informer sans relâche et avec rigueur, nourrir le débat sans complaisance ni acrimonie. Espérons : les jours heureux pourraient être plus proches qu’il y a un an.


2020-2021, deuxième partie

La Reconstruction

C’est le moment ou jamais. Reconstruire de façon solide plutôt que bricoler sous la férule de Bercy. C’est plus facile à dire qu’à faire, on en convient. Mais si l’on ne dit rien, on ne fera pas grand-chose. Alors allons-y, et gaiement si possible – la sinistrose est mauvaise conseillère.


Plaçons-nous un instant dans la peau du pouvoir exécutif. Pour se sortir de la terrible situation actuelle, il cède à deux tentations: la prise en main autoritaire et l’énergie du marché. La première pour tenir debout, la seconde pour avancer. Coups de menton et coups de pognon. L’impératif d’efficacité l’emporte sur le principe d’équilibre. Un Vincent Bolloré exploite la situation sans vergogne et licencie ceux qui parlent ne serait-ce qu’un peu trop librement.

Comment échapper à cette alliance opportune des autoritaires et des marchands ? Comment repousser le geste trop politique et la prétention très technocratique, tout en conservant la puissance d’innovation de l’initiative privée ? C’est difficile – ou complexe, préfère-t-on dire aujourd’hui pudiquement. On rappellera la formule de Kierkegaard, en 1843 dans «Crainte et tremblement»: «Ce n’est pas le chemin qui est difficile, c’est le difficile qui est le chemin».

En la matière, l’équilibre des pouvoirs est effectivement compliqué à entretenir, quand rôdent tous les jours dans les médias d’information en continu le mirage de la fracturation idéologique et le ressort du ressentiment. Pourtant, cet équilibre nous semble d’autant plus indispensable que les révolutions digitales accentuent les phénomènes de désintermédiation, rapprochent clients et fournisseurs, investisseurs et débiteurs. La régulation dynamique des relations économiques s’impose progressivement, et consacre la logique d’ouverture des gouvernances démocratiques contemporaines: ouverture aux usagers, aux entreprises, aux salariés, à la concurrence.

Du coup, c’est aussi une révolution culturelle pour l’Etat, qui doit absolument en rabattre de sa verticalité et admettre le principe de la régulation indépendante, pour garder une capacité d’influence et une autorité d’arbitrage.

Car il est temps de reléguer les plans, dispositifs et procédures tombés d’en haut qui encombrent plus qu’ils n’aident. Ce qu’ont compris nombre de «satellites» publics, comme le Cerema qui multiplie les partages d’expérience et les relevés de bonnes pratiques, ou même la DGITM, qui a publié l’été dernier via France Mobilité, avec le renfort de ressources extérieures, un guide bien plus fécond que la LOM elle-même.

Il ne s’agit pas seulement de transférer le pouvoir aux collectivités locales dans une acception qui fleure bon le vingtième siècle (d’ailleurs, est-on certain que ces collectivités échapperaient elles-mêmes aux pièges de la verticalité ?), mais de mettre en place et d’encourager d’autres façons de faire… et de financer. A titre de symbole de la réforme des quartiers généraux, pourrait-on interdire les rapports qui dorment dans les placards de leurs succursales, le CGEDD, l’IGF ou l’Igas, et utiliser à meilleur escient leurs expertises réputées?

Répétons-le, il est urgent d’affronter la montagne sous peine de succomber encore plus à la désagrégation du système.

Les plus émérites des hauts fonctionnaires subissent tellement les injonctions contradictoires du politique qu’ils ne respectent même plus certaines tables de la loi. Ainsi le plafond de financement de la rénovation des petites lignes ferroviaires, fixé à 8,5% pour SNCF Réseau, est-il aujourd’hui largement «dépassé». Quand l’Etat pilonne sa propre règle d’or, les souris dansent la samba budgétaire.

Peut-on d’ailleurs arguer de la raison d’Etat quand la justification des contorsions en tous genres ressort des éternelles tambouilles locales ou, pire, d’intérêts politico-financiers ? Nous voilà bel et bien égarés dans une République a(ls)tomisée qui croit faire du patriotisme industriel et ne cède en fait qu’aux éternels chantages à l’emploi et à l’économie, si ce n’est pire.

Les acteurs du transport et de la mobilité attendent bien autre chose que tergiversations, marchandages et dilutions. Puisque les mainmises ministérielles stérilisent l’innovation publique, qu’on n’empêche pas ces acteurs de développer eux-mêmes et d’accélérer ; rêvons même un peu, qu’on soulève les carcans administratifs et réglementaires pour les aider à proposer des solutions au plus près des territoires et de leurs habitants. La LOM boîte à outils est non seulement vide de perspectives nationales, mais le dernier avatar d’une vision bien trop administrée de la mobilité. En 1968 la France s’emmerdait, en 2020 elle étouffe, et sans jeu de mots malsain à la Gérald Darmanin.

Donnons un peu de chair à tout ceci, en énumérant quelques pistes parmi d’autres

une véritable promotion du rôle des entreprises dans leur capacité à réduire la congestion des mobilités domicile-travail

le rôle de stimulation des mobilités urbaines par les collectivités et les acteurs du MaaS

la reconnaissance des rôles décisifs du citoyen/consommateur et des associations dans la mise au point des projets urbanistiques

le développement de mobilités « par abonnement » accélérant le transfert de véhicules individuels en propriété aux véhicules à l’usage.

Proximité, intermodalité, accessibilité : voilà le tryptique gagnant d’une mobilité moderne, à savoir décarbonée et partagée

L’accélération du réchauffement de la planète et les effets de la crise sanitaire (démobilité et mobilités alternatives, lire MobiEdito du 24 décembre) fournissent l’occasion d’échapper à la confrontation publique et ouverte «transport collectif» vs «mobilité individuelle», qui empoisonne le débat et ralentit les mutations. L’enjeu décisif est bien celui des technologies, des aménagements et des services, en étroite cohérence avec la construction de nouvelles offres capacitaires. Pour cela, il va falloir s’inspirer des bons modèles, comme Strasbourg ou Lyon qui réussit à augmenter la vitesse commerciale de ses TCSP de surface tout en encourageant les vélos et la marche à pied. Qu’Anne Hidalgo et le préfet de Paris aillent faire un petit tour en province… L’ingénierie intelligente de la voirie et de ses usages est le ressort majeur d’une cohabitation plus douce des modes.

Et le moteur de cette révolution des usages part bel et bien du respect du citoyen mobile… dans les deux sens: le dernier bus qui attend le dernier train, l’emplacement vélo sécurisé, le parcours piéton facilité, la location de voiture fluidifiée, mais aussi le cycliste qui respecte le piéton, le piéton qui respecte les feux de circulation, et la voiture qui respecte tout. Ce n’est pas gagné, quand un pays depuis des années joue avec le feu de la grande confrontation sociale. Que 2021 voie aussi la France s’apaiser…

Et tout ça avec quel argent, nous direz-vous ?

Avec celui dont on voudra bien considérer qu’il créé une considérable valeur environnementale et sociale (de la taxe carbone à la captation de la plus-value foncière en passant par la compétitivité des territoires), et celui qu’on aura économisé grâce à des régulations efficaces, dans tous les secteurs.

Il ne s’agit pas de décréter la fin des grands chantiers, mais d’en concevoir autrement les mises en œuvre, au-delà de leurs logiques capacitaires. Les promoteurs du Lyon-Turin l’ont bien compris en travaillant aux aménagements amont – ce serait d’ailleurs une bonne nouvelle qu’en 2021 on en finisse avec les atermoiements sur sa construction. Quant à l’Ile-de-France, les éléments du prolongement du RER E à l’ouest nous semblent recéler davantage de modernité que certaines lignes du Grand Paris Express – les lacunes initiales de gouvernance et la pression clientéliste de nombreux élus semblent avoir quelque peu atténué la dimension intermodale du chantier du siècle. Il n’est pourtant pas trop tard pour prendre en compte l’explosion des nouvelles mobilités.

A dix-huit mois à peine de l’élection présidentielle il n’est pas évident que l’année 2021 soit propice à la concrétisation de tous ces changements, d’autant que les élections régionales de juin prochain vont paralyser des exécutifs censés être leaders de la multimodalité. Mais les services des autorités organisatrices peuvent profiter des trêves politiques pour moderniser leurs ingénieries et méthodes.

Et puis 2021, c’est l’année européenne du rail. Serait-on les derniers en Europe à entretenir avec autant de constance une guerre du rail nationale et anachronique ? Il est temps que la SNCF, en bonne intelligence avec son actionnaire, se mette au diapason des entreprises mortelles qui inventent aujourd’hui les modèles économiques et les services qui les sauveront demain, à l’image du secteur aérien qui ne fera plus rien comme avant, mais aussi du transport public dont les entreprises cherchent de nouvelles stratégies en complément aux indispensables contrats de DSP.

A défaut de telles ambitions, la possession d’une voiture pourrait redevenir le symbole dominant de la liberté individuelle, avec toutes les conséquences sur les villes, les territoires et les budgets des ménages.

Reconstruire une véritable politique des transports, c’est aussi choisir le partage des usages plutôt que le repli sur soi.

G. D.

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