MobiEdito – 24 décembre 2021

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par Gilles Dansart


Le grand chambardement

Que les uns veuillent remettre de l’ordre et les autres accélérer les mutations, le constat est le même : la crise Covid a bouleversé repères et références de notre société. La mobilité n’y échappe pas, bien au contraire, elle concentre interrogations et paradoxes quant au monde d’après. On ne va pas tenter en cette fin d’année d’y voir plus clair, juste esquisser l’ampleur des confusions…

Au terme de deux années ou presque de pandémie, qui a gagné? La voiture, le train ou le vélo? Le canapé, l’ordi ou Netflix ? En fait, tout le monde, ou presque, a gagné… Certains plus que d’autres, mais il n’y a pas eu de KO, tellement chaque territoire a délivré sa propre leçon. Dans un pays aussi centralisé que la France, c’est d’ailleurs une excellente nouvelle : l’avenir appartient aussi, ou d’abord, à ses habitants et à ses écosystèmes, loin des modèles jacobins qui nivellent les différences.

Que l’on s’entende bien: on ne fait pas partie de ceux qui s’offusquent aux premiers désordres générés par les bouleversements en cours – à condition qu’ils s’accompagnent au plus vite de politiques d’aménagement nouvelles et de règles strictes sur les usages de la voirie. Ces deux années ont montré, au grand dam des conservateurs, qu’il fallait aller plus vite que ne le permettaient bien des processus d’études et de consultation empesés et compliqués.

Chacun peut constater les évolutions en cours. A commencer par l’échappée belle du vélo, y compris à assistance électrique, et pas seulement dans les centres-villes bobos – partout où les aménagements en facilitent l’usage. La voiture rassure tellement qu’on l’emprunte plus volontiers. De très nombreuses rames de TGV sont bondées, et pas seulement le week-end, le matin et le soir – la modification des rythmes sociaux est une bonne nouvelle pour un mode aussi peu souple que le ferroviaire.

Dans plusieurs métropoles dont l’agglomération parisienne, la persistance du télétravail et un peu plus de sédentarité expliquent la diminution globale des fréquentations du transport public, ce qui ne signifie pas forcément que toutes les pointes du matin et du soir ont été écrétées – il faut analyser plus finement chaque origine-destination. A l’inverse, de nombreuses villes où le transport public est majoritairement fréquenté par des étudiants et des habitants d’origine modeste, sans voiture, le retour «à la normale» s’est confirmé au dernier trimestre.

Impossible, pourtant, de faire des pronostics pour les prochaines semaines. La rapide diffusion du variant Omicron affectera-t-elle les dynamiques économiques et sociales en cours? Couvre-feu, confinements partiels, nouvelles restrictions : cette fin 2021 est sous le signe de l’incertitude. Mais gageons que cela ne fait que retarder certaines confirmations, puisqu’on a l’optimisme de penser que le Covid finira un jour par s’épuiser. Plusieurs mouvements d’envergure sont d’ores et déjà engagés: la dynamique du train longue distance, l’engouement pour les modes actifs, le verdissement accéléré des flottes de véhicules, un usage partagé de la voiture individuelle. Reste à savoir ce que décideront les puissances publiques en matière d’investissements dans les années qui viennent. On en parlera la semaine prochaine.

La persistance du Covid paraît d’autant plus dommageable que l’amélioration de la situation sanitaire depuis la fin du printemps dernier avait provoqué une vraie effervescence, la plupart des acteurs économiques faisant feu de tout bois pour retrouver des dynamiques positives. Nous ne savions même plus où donner de la tête, à plusieurs reprises cet automne, tellement s’accumulaient les nouvelles orientations stratégiques, les annonces d’innovation et autres débats publics. Au diable la prudence, il était temps de repartir de l’avant. Comme un symbole, Trenitalia s’est lancé le 18 décembre dernier sur Paris-Lyon-Milan. La fortune sourira-t-elle aux audacieux?

A ce propos, on ne sait plus si la concurrence est encouragée par les pouvoirs publics ou tout juste acceptée parce qu’il le faut bien… Transdev gagne un lot de la région Sud, Ile-de-France Mobilités poursuit ses attributions de lots bus, Trenitalia défie la SNCF, et pourtant le gouvernement semble bien moins allant qu’il y a trois ans, au moment du Nouveau Pacte ferroviaire. Le revoilà en 2021 agité par les mêmes démons que la plupart de ses prédécesseurs : construire des LGV, imaginer des autoroutes et des rocades, commander des trains à Alstom et des avions à Airbus… Qu’il semble déjà loin le temps où il fallait donner la priorité absolue aux transports du quotidien, pour résoudre les problèmes de congestion et améliorer les bilans carbone.

On ne sait plus trop bien, d’ailleurs, sur tant de sujets… Faut-il revaloriser ou pas les rémunérations des premières et deuxièmes lignes, et plus largement des métiers d’astreinte qui n’ont plus la cote, encourager les heures supplémentaires ou mieux répartir le travail, privilégier le made in France ou le 100% écologique, quoi qu’il en coûte?

Ainsi s’achève le quinquennat Macron, dans un grand désordre référentiel. Un yo-yo quasi permanent entre libéralisme et colbertisme, gestes écologiques et crispations productivistes, options participatives et réflexes autoritaires, laxisme budgétaire et rigidité des tutelles. Les convulsions de la société française, symbolisées par les gilets jaunes, et la crise sanitaire, assurément inédite, n’excusent pas tout. Le difficile exercice du pouvoir s’est chargé de passer au laminoir tant de promesses électorales hardies ; il ne reste, à quelques mois de l’élection présidentielle, qu’une litanie d’actions dégingandées. Il est temps de retrouver de la cohérence et quelques boussoles.

Toute l’équipe de Mobilettre vous souhaite un joyeux Noël et d’excellentes de fin d’année. Portez-vous bien


La semaine prochaine…

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