MobiEdito – 27 septembre 2025

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par Gilles Dansart


Nominations

Vendredi tout est permis

Le Président de la République a mis fin hier à deux longs suspenses, en proposant de nommer Jean Castex à la tête du groupe SNCF et Marie-Ange Debon à la présidence du conseil d’administration de La Poste, dans des conditions très particulières.

Il serait de bon aloi de se contenter de narrer factuellement la décision d’Emmanuel Macron. Après de très longs mois d’hésitation, il se décide enfin à proposer ce vendredi 26 septembre deux successeurs à des présidents d’entreprises publiques qui ont dépassé la limite d’âge et qui ont, par leur sens du devoir, compensé les effets de sa procrastination. Voici donc Jean Castex sur la rampe d’accès au Graal ferroviaire, la présidence du groupe SNCF, 38 milliards d’euros de chiffre d’affaires et l’auréole d’une des dernières entreprises publiques icôniques. Et par un effet de bord inattendu, voilà Marie-Ange Debon en piste pour La Poste, autre entreprise publique de référence qui se réinvente à mesure que les claviers remplacent les enveloppes timbrées.

Il est tout aussi respectueux de compléter cette double annonce par les précautions d’usage: des auditions devant les Commissions compétentes du Parlement, suivies d’un vote, devront valider l’initiative du Président – seul un nombre de voix contre égal ou supérieur à deux tiers des suffrages exprimés pourrait interrompre le processus de nomination. Mais si tout se déroule comme prévu (pas de dissolution, monsieur le Président?), aux alentours du 11 novembre il y aura bien des fleurs pour honorer les valeureux soldats Farandou et Wahl, et accueillir la relève.

On s’arrête là?

Nous aurions consciencieusement noirci quelques numéros de Mobilettre avec nos interrogations sur la succession de Jean-Pierre Farandou pour soudainement subir sans broncher l’onction élyséenne? Le chef a décidé et bonjour chez vous?

Certes, nous respectons les pouvoirs institutionnels et les formes républicaines. Mais cette double annonce mérite d’être analysée plus avant. Est-ce que vraiment, à Paris un vendredi, tout est permis?

Commençons par Jean Castex. Les conditions de sa nomination sont particulières. Il est proposé à la présidence de la SNCF:

sans passer par un processus d’évaluation des candidats, pourtant érigé en 2017 comme élément de modernisation de la gouvernance des entreprises publiques. Qu’elles sont loin, les promesses d’En Marche…

sur proposition du Premier ministre sans que soit constitué le gouvernement – attendu pour le milieu de la semaine prochaine. Autrement dit, le prochain ministre des Transports regardera passer sans broncher les trains de Jeannot, qui ne devra sa nomination qu’au duo Macron/Lecornu. A moins que Philippe Tabarot soit reconduit?

moins d’un an après avoir été reconduit à la tête de la RATP, où il n’aura passé que trois ans. C’est court pour laisser une empreinte durable, c’est plutôt irrespectueux envers les personnels. Il faudra à Jean Castex une bonne dose de rhétorique et de mimiques pour convaincre les parlementaires que tout cela est très normal.

sans que soit analysée une atteinte au principe d’équité concurrentielle (lire Mobitelex 501). Le conflit est pourtant flagrant: hier à la tête de la RATP qui challenge la SNCF sur ses marchés ferroviaires et urbains, demain à la tête de la SNCF, avec ses filiales SNCF Voyageurs et Keolis engagées contre RATP CAP Ile-de-France et RATP Dev. Quelle confusion…

« Sous réserve de l’avis de la HATVP », précise l’Elysée, comme si cela constituait un sésame juridique. Cela fera bientôt trois ans que Jean Castex a quitté l’Afitf (Agence de financement des infrastructures). Là n’est donc plus le problème, si tant est, d’ailleurs, que ladite Autorité ait jamais osé s’en prendre aux galonnés comme elle harcèle les valeureux fonctionnaires du rang. Mais il y a, c’est tellement évident, un problème de respect du droit de la concurrence dans la nomination de Jean Castex – sauf à considérer que les entreprises publiques y échappent. Bienvenue au nouveau cartel public? Et ils sont où les libéraux?

Le deuxième quinquennat Macron s’achève dans la connivence et l’entre-soi, avec le présupposé très discutable qu’avoir été Premier ministre autorise à toutes les autres fonctions. Ont-ils pris en considération l’exigence de compétence et d’équité des Français exprimée à l’égard des pouvoirs établis? Qui peut assurer que Jean Castex a les qualités d’un chef de grande entreprise? « Il a pacifié la RATP en crise au sortir du Covid », nous dit-on. C’est vrai, à coups de centaines de millions d’euros accordés par l’Etat et IDFM. A-t-il pris à bras-le-corps l’ouverture à la concurrence avec ce qu’elle implique de gains de productivité pour résister à la concurrence sur le périmètre historique de la RATP? Il partira avant que s’accumulent les nuages financiers et sociaux, qu’il contribuera peut-être d’ailleurs à multiplier une fois passé chez le partenaire/concurrent. Il a géré la RATP plutôt comme un politique, avec un cabinet étoffé chargé de déminer et de communiquer, souvent avec maestria: sa photo sur un strapontin du métro, quelle idée géniale pour se régénérer!

Quelles sont les intentions stratégiques de Jean Castex sur l’avenir du groupe SNCF? Depuis des mois il consulte très largement les uns et les autres. A-t-il un plan consistant? On le lui souhaite ainsi qu’aux cheminots et aux Français.

Poursuivons par Marie-Ange Debon. L’idée de son transfert étant très récente, on subodore que d’avisés stratèges ont considéré que deux nominations en même temps, cela diminuait un peu l’exposition médiatique de Jean Castex, qui a réussi l’exploit de démacroniser son image. Et si on ajoute un peu de mauvais esprit, cela évite à Jean Castex de se séparer de la patronne de Keolis une fois arrivé à la tête de la SNCF. Marie-Ange Debon avait en effet eu le courage d’évoquer à plusieurs reprises la tendance de RATP Dev à pratiquer des prix anormalement bas – par exemple au Pays Basque. D’une pierre deux coups, les artistes du meccano ont encore frappé.

Le résultat? Marie-Ange Debon, qui confesse à ses équipes avoir accepté La Poste « après mûre réflexion », est désormais en charge d’un redoutable challenge, poursuivre l’œuvre de Philippe Wahl sans être une spécialiste du courrier, de la messagerie ou de la banque postale – mais en maîtrisant le développement à l’international et en ayant éprouvé la matrice territoriale. Elle va passer d’une entreprise en croissance avec un actionnaire privé minoritaire (la CDPQ), à un groupe à capitaux 100% publics (Caisse des Dépôts et Etat) dont l’activité historique baisse de 7% par an en moyenne. On lui souhaite sincèrement bonne chance, ainsi précipitée dans la cour des grands PDG du service public.

Vendredi tout est permis? Plus le Président de la République est faible dans l’opinion, plus il jouit de son pouvoir de nomination qui exhale l’entre-soi. La SNCF a un nouveau président? La RATP n’en a plus, et la succession n’a pas été anticipée. La Poste a une nouvelle présidente? Keolis n’en a plus, alors que les appels d’offres ne font pas de pause. Gouverner c’est prévoir? Emmanuel Macron, ou le coup de force permanent.
Gilles Dansart

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