Mobitelex 278 – 17 décembre 2019

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Mobitelex 278 – 17 décembre 2019

RATP, SNCF: premières leçons du conflit

Depuis le 5 décembre jusqu’à ce mardi de manifestations, salariés, usagers et pouvoirs publics improvisent une partition à bien des égards inédite. Voici notre bilan d’étape très provisoire, tellement ce conflit atypique engage à la prudence.

La maturité des acteurs sociaux

  • Entre les gilets jaunes de 2018 et les mobilisés de 2019, quel contraste! Mises à part quelques échauffourées lors de la manifestation du 5 décembre, et aujourd’hui en queues de cortèges, les grévistes et les manifestants redorent le blason de la contestation sociale, pacifique et non-violente. Même après douze jours de grève, malgré l’apparition de tensions ici et là à l’intérieur des entreprises, les droits de chacun sont respectés.
  • Bravo aux grévistes, donc, et aux manifestants, mais aussi à tous ceux qui ont assuré la continuité du service public de transport. La mise en place de l’inévitable rapport de forces induit par la méthode du gouvernement ne s’est pas faite dans l’escalade des invectives, mais par la prise en compte de l’état d’esprit d’une majorité des opposants: déterminés, certes, mais pas tous enclins à se projeter d’emblée dans une grève totale. D’où l’importance devenue cruciale des manifestations de rue et autres moyens de pression: pétitions, lettres ouvertes, interventions médiatiques, actions temporaires etc. Cette installation durable des contestations devrait donner à réfléchir enfin sur l’échec patent de nombreux programmes de modernisation dans le service public. Une stratégie d’humiliation des grévistes, des manifestants et de leurs organisations représentatives serait déconnectée des réalités, et d’un jusqu’au-boutisme archaïque.
  • L’amélioration de l’image des grévistes, et tout particulièrement des cheminots, tient aussi d’une certaine façon à leur obstination dans la lutte. La permanence d’une action collective, dans une société dite de plus en plus individualiste, stupéfie et offusque les uns, force l’admiration des autres. Que des salariés non concernés par la réforme systémique puissent continuer à faire grève massivement par solidarité générationnelle ou par solidarité de métier, cela n’entre pas dans la conception dominante des rapports sociaux, venue d’en haut; tout ne se calcule pas ni ne s’achète. En l’occurrence l’arithmétique ne semble pas réduire la détermination des conducteurs de la RATP et de la SNCF. A l’usure, peut-être? Rien n’est moins sûr.
  • Cette maturité des acteurs a contribué à ce que le débat public ait davantage de tenue qu’il y a un an, lors de la crise des gilets jaunes, malgré la complexité et la technicité des problématiques liées au calcul des régimes de retraite. Le premier qui se hasarde à polémiquer à la hussarde est menacé de sortir du jeu. Ainsi Gérald Darmanin qui «oublie» le principe de la solidarité des générations et veut faire porter le déficit des régimes SNCF et RATP sur les seuls avantages acquis de leurs salariés. Philippe Martinez l’a compris: la radicalité des postures passe mieux avec un sourire et quelques formules choisies. Du coup, les langues de bois technos des ministres passent très mal…

La maturité des Français

  • La placidité des usagers du quotidien depuis douze jours est remarquable, y compris lors de situations de saturation des espaces extrêmement compliquées à gérer. Ni fraternisation comme en 1995, ni agressivité généralisée comme l’espéraient les ultralibéraux; juste la prise en compte des revendications, jugées légitimes par une majorité de Français. Des notions comme le respect du contrat et la prise en compte des pénibilités professionnelles ont compensé les slogans outrageusement simplificateurs du système universel. Résultat, l’apologie de la réforme pour la réforme ne suffit plus, et Edouard Philippe a dû se résoudre à abattre ses cartes publiquement mercredi 11 décembre. Ce qui a ouvert mécaniquement une nouvelle phase publique du conflit. Il n’y a donc eu pour l’instant ni KO ni chaos.
  • Privé des arguments classiques de tous les pouvoirs confrontés aux manifestations de masse (la violence, le désordre, la pression des usagers), le gouvernement a essayé de jouer la corde ultra sensible de Noël: n’est-ce pas la perspective d’un blocage des départs en vacances qui avait poussé Jacques Chirac à baisser pavillon en 1995? «Irresponsable de faire grève à Noël», a ainsi décrété la revenante Elisabeth Borne, qui a sommé les grévistes de reprendre le travail. L’injonction tombe à plat: la SNCF s’est mobilisée pour assurer un maximum de circulations, les Français se sont organisés, les alternatives existent. Et puis la France du TGV, nonobstant l’offre low cost Ouigo, ce n’est pas la France la plus nombreuse ni la plus modeste.

L’inversion des réputations

  • Les cheminots nantis? Même si les réseaux sociaux continuent à nourrir l’antienne, cela marche moins bien, surtout depuis que les rémunérations complémentaires de Jean-Paul Delevoye, à coup sûr illégales, mettent en lumière une fois de plus la rupture des hommes et femmes de pouvoir avec l’exemplarité qu’ils sont censés porter. Et ce n’est pas le premier ministre de ce gouvernement à démissionner pour atteinte à des lois qu’il a lui-même contribué à voter dans le passé. La répétition des écarts est fâcheuse.
  • Les experts ou les technos? Le débat public est souvent porté par des syndicalistes chevronnés et des experts qui tranchent avec les éléments de langage de la majorité LREM. Le gouvernement paie sa précipitation et ne s’en remet plus qu’à son Premier ministre, faute d’avoir trouvé les relais expérimentés pour sauver une réforme à la mise en œuvre trop précipitée. Pire, il finit par sous-traiter officiellement aux entreprises publiques la suite des négociations (lire aussi ci-dessous)!

L’anachronisme du gouvernement

  • Pas assez transparent, ni pédagogue, ni précis, le gouvernement ne réussit pas à faire basculer une opinion publique ambivalente qui a pris Emmanuel Macron au mot et affirme son propre «en même temps»: un système universel plus juste, mais avec des garanties fortes et solides. Et si justement, ce futur système qui protège les précaires cachait une stratégie de généralisation du contrat précaire?
  • A-t-il entendu le besoin de sécurité exprimé par les Français, effrayés d’un marché du travail et de la retraite à l’américaine? En ajoutant à ce moment-là du quinquennat une réforme paramétrique à la réforme de fond, le gouvernement ne dévie pas de son credo initial: réduire le poids des transferts sociaux dans le PIB. Mais était-ce le moment de paralyser l’activité publique et économique?
  • Le risque apparaît encore plus insensé s’agissant de la SNCF et de la RATP, engagées, de par la volonté même du gouvernement, dans une course à la survie en contexte concurrentiel. Malgré les efforts de ses équipes et de celles de SNCF Réseau pour maintenir quelques trains critiques, Fret SNCF est d’emblée placée dans une situation difficile, à quelques jours de sa filialisation. C’est vrai aussi pour le TER: le président de la région Sud Renaud Muselier, plutôt mou sur la concurrence il y a seulement quelques semaines, a senti l’opportunité politique et fait voter une délibération claire et engageante sur ses futurs appels d’offres.
  • De manière plus globale, l’évolution des comportements des Français et l’impératif de mobilités propres impliquerait d’investir massivement dans les services collectifs et les infrastructures, a fortiori avec des taux d’intérêt si faibles que ceux du moment. C’est tout le contraire qui est privilégié, malgré les éléments de langage officiels: la priorité aux transports du quotidien se réduit à un slogan sans moyens.
  • Jusqu’où Emmanuel Macron et Edouard Philippe feront-ils de la politique sur le dos des Français? Le Premier ministre serait donc le futur héraut de la droite classique persuadée qu’elle est amenée à reprendre le pouvoir, grâce à un mélange très gaullien d’autorité et de sérénité. Quant au Président de la République, son détachement des vicissitudes du quotidien, s’il persistait, signifierait qu’il prépare sa propre partition, probablement après les municipales qui sonneront comme le début d’une ample recomposition politique. Décidément, le Nouveau monde est pire que l’Ancien.

L’inconfortable position des présidents

  • Les présidents des deux entreprises publiques ont été placés dans une situation inconfortable par leur tutelle gouvernementale: priés d’assurer le maximum de circulations (lire ci-dessous), parfois à la limite de la sécurité dans les espaces, en sollicitant énormément leurs cadres, et mandatés en bonne et due forme pour négocier les conditions de la transition pour les salariés à cheval sur les deux systèmes.
  • Ce déport vers l’actionnaire pourrait laisser des traces alors que les présidents ne peuvent se priver d’un espace fort de légitimité auprès de leurs salariés. Jean-Pierre Farandou a d’ailleurs été choisi parce qu’il parle cheminot première langue… Mais dans la tourmente le gouvernement n’en est pas à une contradiction près.
  • Surtout, une telle stratégie continue de se heurter à des taux de grévistes très élevés au douzième jour de conflit: 76% des conducteurs de ligne à la SNCF, 41% des effectifs de l’exécution, 20% des cadres! A la RATP les conducteurs des RER et des métros, fers de lance de la mobilisation, n’entendent pas relâcher la pression. Et les manifestations de ce mardi 17 décembre, à Paris comme dans plusieurs grandes villes de France, ne montrent pas d’essoufflement de la mobilisation.
  • En promettant, sous pression du gouvernement, à tous les passagers titulaires d’un billet pour le prochain week-end qu’elle honorerait ses engagements, la SNCF a pris un risque considérable. Elle ne peut improviser un tel dispositif en si peu de temps et à si grande échelle: des centaines de milliers de voyageurs, dont le train est supprimé, qu’il faut transférer sur un autre horaire, ce n’est pas une mince affaire. Et ils sont déjà nombreux à déchanter ce soir. Officiellement le gouvernement n’en est pas responsable; mais il fait bel et bien primer sa stratégie politique sur la crédibilité de l’entreprise auprès des voyageurs.

L’échappée belle du vélo

  • Les compteurs des pistes cyclables s’affolent: les circulations sont doublées voire triplées par rapport à des journées ordinaires, et ce malgré le mauvais temps. Pendant qu’un Benjamin Griveaux s’imagine que la défaillance du transport public et les embouteillages nourriront le ressentiment des Parisiens à l’égard de la maire de Paris (ce ne serait pas plutôt à l’égard du gouvernement dont il est issu?), Anne Hidalgo se félicite de sa conversion – tardive – aux mobilités actives. L’élection municipale est-elle en train de se jouer sur le macadam de Paname?

COMMENTAIRE

Douze jours qui ébranlèrent bien des certitudes

Le gouvernement d’Edouard Philippe est à la fois raide et souple. Raide dans sa volonté de tenir sa ligne coûte que coûte, souple dans sa capacité à s’adapter à la tournure des événements… Car rien ne se passe comme il l’avait prévu: la mobilisation reste forte sous toutes ses formes (grèves et manifestations), les Français ne succombent pas aux perturbations, et le ministre Delevoye est pris en défaut de respect des règles! Jusqu’où cette stratégie de résistance aux vents contraires est-elle tenable?

Ce pays est-il rétif aux réformes? Il résiste surtout aux scénarios préétablis et aux certitudes sorties des tableurs. Des syndicalistes et des grévistes décidés mais calmes, des usagers en souffrance mais globalement très stoïques, une opinion publique peu influencée par les éléments de langage: 24 ans après 1995, les Français repoussent toujours l’évidence libérale, et sont même prêts majoritairement (53%) à davantage financer leurs services publics, selon le baromètre annuel des services publics de l’institut Paul Delouvrier! Sans pour autant retomber aveuglément dans les bras d’une gauche de gouvernement encore discréditée par ses errements moraux et idéologiques.

Des Gaulois irresponsables? Une classe dirigeante coupée de son peuple? A chacun de choisir, ou pas, ou les deux. Une chose est sûre, la promesse du «en même temps» macronien, qui devait réconcilier les Français avec leurs élites, est caduque. Cette classe politique dirigeante, au sens large du terme, ne comprend pas suffisamment que l’inflation des inégalités et les défaillances morales répétées de ses premiers de cordée font le lit des défiances sociales, et préparent peut-être de sombres échéances électorales. G. D.

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