Mobitelex 302 – 29 juin 2020

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Municipales 2020: un grand pas pour l’écologie urbaine

Le deuxième tour des municipales est marqué par une forte poussée écologiste. Six ans après Grenoble, plusieurs grandes villes, comme Bordeaux et Lyon, s’apprêtent à connaître une autre gestion politique de la mobilité; d’autres devraient accélérer leur transformation, comme Paris et Strasbourg. Détails, leçons et conséquences.


L’écologie urbaine, définitivement dédiabolisée

Dans la tiédeur de la soirée du 28 juin, quelques nouveaux élus ont compris qu’une belle image valait mieux qu’un long discours. Maire élu à Lyon, Grégory Doucet (EELV) quittait sa permanence sur son vélo. A Rouen, le socialiste Nicolas Mayer-Rossignol descendait la rue de la République à bicyclette. Dans cette ville à l’urbanisme très marqué par la voiture, c’est une vélorution.

La candidate de la droite marseillaise promettait un «hiver sibérien» si son adversaire écologiste était élue

Le «péril vert» n’a finalement pas effrayé les électeurs des grandes villes, à Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Besançon, Tours, Annecy, Poitiers, Colombes ou Savigny-sur-Orge. A la fin de la campagne électorale, la stratégie de la peur était pourtant assumée. La candidate de la droite marseillaise promettait un «hiver sibérien» si son adversaire écologiste était élue. «Voter (pour le socialiste) Klein, c’est voter communiste», assuraient les Républicains à Nancy, tandis que l’attelage LR/LRM à Lyon qualifiait les écologistes de «khmers verts» et d’«apprentis». Aurélien Véron, candidat LR dans l’arrondissement de Paris-centre, qui dénonçait le «tout-vélo» attribué à Anne Hidalgo, a été sèchement battu.

Co-président de TDIE, qui a publié le 10 juin une analyse des propositions des candidats, l’ancien député Philippe Duron avait raison de présenter le vélo, dès le mois de février, comme «la petite reine de la mobilité urbaine». Et pas seulement dans les villes devenues écologistes. Les maires élus à Laval (gauche), Colmar (droite) ou à Epinal (droite), ville vallonnée, s’engagent à développer fortement ce moyen de déplacement.

Le vote a donné l’occasion aux électeurs, à Paris, Nantes, Rennes, Grenoble, mais aussi à Lyon ou Bordeaux, de pérenniser les aménagements cyclables et piétons temporaires créés à l’occasion du déconfinement. Les nouvelles équipes devront faire preuve de volonté et de pédagogie et installer, comme le souligne l’étude de TDIE, non seulement des pistes cyclables, «mais aussi des services, stationnement ou location qui, ensemble, forment un système vélo». Enfin, plusieurs observateurs estiment qu’il faudra gérer la crise de croissance du vélo et sécuriser les déplacements des piétons.


Les «arrangements» politiques condamnés

Bordeaux, Lyon, Strasbourg: trois villes où l’entre-deux tours a accouché d’alliances tactiques, trois villes où les Verts ont balayé leurs rivaux. Le corps électoral a condamné avec éclat l’opportuniste conversion d’Alain Fontanel en Alsace, les promesses reniées de Thomas Cazenave à Bordeaux, la trahison de Gérard Collomb à Lyon. A l’inverse, en tenant une ligne cohérente – alliance à gauche ou campagne en solitaire -, les écologistes ont capté les votes d’électeurs en mal d’idéal. Il leur reste une dernière étape: suivre l’exemple d’Eric Piolle à Grenoble en matière de crédibilité gestionnaire (lire aussi ci-dessous). A cette condition-là, dans six ans ils pourraient être de redoutables sortants.


Les projets abandonnés, ceux qui sont validés

Même si une grande partie des décisions dépendront des conseils métropolitains ou d’agglomération désignés dans les prochaines semaines, le scrutin avalise ou écarte certains projets emblématiques. Avec la victoire des écologistes Grégory Doucet (petit Lyon) et Bruno Bernard (grand Lyon), le contournement autoroutier par l’ouest, baptisé «anneau des sciences» est définitivement annulé. Le tramway sera gratuit pour les habitants de Montpellier, selon la volonté du nouveau maire Michaël Delafosse (PS). A Strasbourg, l’avenue des Vosges conservera sa piste cyclable, et le stationnement automobile restera payant entre midi et deux, comme l’a promis l’élue écologiste Jeanne Barseghian. La deuxième ligne de tramway de Brest sera construite comme prévu. Chambéry se passera d’un parking de 500 places en plein centre-ville et Annecy d’un tunnel routier le long du lac. Toulouse, comme le souhaite le maire réélu Jean-Luc Moudenc (LR), aura le plus vite possible sa troisième ligne du métro – mais vraisemblablement pas de RER métropolitain avant longtemps.


Un défi pour les opérateurs

Mais au-delà des projets, c’est aussi la façon dont les nouveaux élus écologistes vont gérer l’exploitation qui sera étudiée à la loupe par les opérateurs. Que feront-ils par exemple à Lyon, Bordeaux et Tours, à l’expiration des contrats signés, en l’occurrence, avec Keolis? Même si leur arrivée aux affaires est a priori une bonne nouvelle pour le transport public, dont ils sont naturellement de bons supporters, l’adaptation à un autre pilotage politique (qu’a connue Transdev dans sa relation aux élus de Grenoble) est un nouveau défi de taille à relever pour Keolis, une entreprise qui est encore dans l’expectative de sa gouvernance depuis le limogeage de Patrick Jeantet.


Elus battus, élus ou réélus

A Annecy, Jean-Luc Rigaut, maire UDI et prédécesseur d’Anne Gérard au GIE, a été battu de 27 voix par l’écologiste François Astorg

Les soirées électorales scellent aussi les destinées individuelles. Anne Gérard, vice-présidente aux transports du Grand Poitiers et présidente du GIE Objectifs transports publics, figurait sur la liste du maire sortant PS, balayé par l’écologiste Léonore Moncond’huy. Denis Rambaud, son homologue à Mulhouse, avait choisi la liste de la centriste Lara Million qui a échoué à conquérir la mairie. A Annecy, Jean-Luc Rigaut, maire UDI et prédécesseur d’Anne Gérard au GIE, a été battu de 27 voix par l’écologiste François Astorg.
Fouziya Bouzerda, proche de Gérard Collomb, avait obtenu du candidat LR François-Noël Buffet son maintien à la présidence du Sytral; le résultat de dimanche met en échec son opération. Pierre Serne, président (divers gauche) du Club des villes cyclables, doit se contenter d’un siège de conseiller municipal d’opposition à Montreuil.

Johanna Rolland, à Nantes, a beaucoup verdi sa liste et son discours entre les deux tours. Ele est réélue confortablement et va affronter la mise en œuvre de ses promesses: gratuité des transports en commun le week-end, baisse des tarifs d’abonnement. Louis Nègre (LR), président du Gart, est en revanche réélu à Cagnes-sur-Mer, tandis que d’autres membres de son conseil d’administration sont confirmés, comme l’écologiste Yann Mongaburu, élu sur la liste Piolle, à Grenoble, Bertrand Affilé, maire (PS) de Saint-Herblain ou Sébastien Martin, sur la liste LR au premier tour à Chalon-sur-Saône. Charles-Éric Lemaignen reprend du service à Orléans, élu sur la liste de Serge Grouard (LR) qui a battu son ancien allié Olivier Carré (LRM). En 2014, la moitié des membres du conseil d’administration du Gart avaient été renouvelés, une proportion qui pourrait être supérieure cette année. Signe des temps, Nicolas Mercat, du cabinet Inddigo, auteur d’une étude récente sur l’économie du vélo publiée par l’Ademe, devient maire du Bourget-du-Lac (5000 habitants, Savoie), tandis que Fabien Bagnon, co-président de l’association La ville à vélo, est désormais conseiller communautaire du Grand Lyon sous la bannière EELV.


L’avènement de l’urbanité

Après les péripéties que l’on sait, le scrutin est enfin clos. Replaçons-nous un instant avant tout ceci, en janvier, quand ces élections devaient consacrer l’avènement de l’urbanité. La ville, grande ou moyenne, assumerait enfin son statut de citadine, équipée en transports publics de qualité, se concentrant sur l’usage davantage que sur l’infrastructure, moins consommatrice d’espace, soucieuse des besoins de ses habitants, attentive aux risques de pollution atmosphérique et moins tentée par une compétition forcenée pour l’attractivité à tout prix.

A Angers, Saint-Etienne, Pau, Béthune, Montbéliard, les municipalités sortantes ont compris qu’on ne peut baser le fonctionnement d’une ville sur la seule voiture individuelle. Tous ces maires ont été réélus

Dans les villes moyennes, il s’agissait par ailleurs de tourner la page de 2014, qui avait donné lieu, dans les premiers mois, à la suppression de plusieurs projets de transports, à l’instauration de parkings gratuits et à l’effacement de pistes cyclables. Ces décisions avaient ému le Gart. Depuis, à Angers, Saint-Etienne, Pau, Béthune, Montbéliard, les municipalités ont compris qu’on ne peut baser le fonctionnement d’une ville sur la seule voiture individuelle. Tous ces maires ont été réélus. Enfin, les élections de mars 2020 devaient trancher la gratuité des transports publics qui apparaissait à beaucoup de candidats comme une solution pour… attirer l’attention.

Au vu des résultats, le scrutin semble tenir ses promesses initiales, même s’il est entaché d’une abstention massive aux deux tours. La plupart des maires des grandes villes, y compris Martine Aubry à Lille ou Jean-Luc Moudenc à Toulouse, promettent moins de béton, une «ville-jardin» ou davantage de pistes cyclables. Un nouvel outil s’impose dans la panoplie des élus et opérateurs de transports: le RER métropolitain, qui sera encouragé par les nouvelles équipes à Lyon ou à Bordeaux. Les grandes infrastructures n’ont pas dit leur dernier mot. Outre la troisième ligne du métro de Toulouse, on repère une deuxième ligne de tramway à Tours et à Brest, la passage du pneu au fer à Nancy, la prolongation du tramway «jusqu’à la mer» à Montpellier, mais aussi «de nombreux projets de BHNS dans les villes moyennes», souligne-t-on au Gart.


Tensions sur les finances

Alors que les caisses sont vides, qui va payer tout cela? «La crise nous a coûté l’équivalent d’une ligne de tramway», admettait, avant l’élection, Christophe Duprat, vice-président de Bordeaux métropole. Le prochain appel à projets, qui devait être présenté ce printemps et que l’on attend désormais pour la fin de l’année, suscite beaucoup d’espoirs. L’Etat a promis 450 millions d’euros; le Gart en espère trois fois plus. La structure représentant les élus entend bien mener la bataille des transports publics, sur le plan budgétaire mais aussi en matière de communication, pour convaincre les citadins de remonter dans les métros, trams et bus. L’enjeu préoccupe aussi la Fnaut, comme le souligne Bruno Gazeau, son président: «Les infrastructures ont été construites, les parts de marché progressaient. Et maintenant, tout est à refaire», regrette-t-il.

Des partisans de la gratuité ont été battus, comme le socialiste caennais Gilles Déterville, sèchement, au premier tour

La renaissance passera-t-elle par la gratuité du service? Au premier abord, le concept semble triompher avec les réélections, dès le premier tour, du prosélyte Patrice Vergriete (divers gauche) à Dunkerque (64%), de Jérôme Baloge (Mouvement radical) à Niort (68%) ou Gil Avérous (LR) à Châteauroux (70%) puis, au deuxième tour, Michaël Delafosse à Montpellier ou Yann Galut (PS) à Bourges. En revanche, d’autres partisans de la gratuité ont été battus, comme le socialiste caennais Gilles Déterville, sèchement, au premier tour, le communiste Jean-Paul Lecoq au Havre, le divers gauche Olivier Falorni à La Rochelle, la «marcheuse» Sonia Krimi à Cherbourg, ou encore l’écologiste rouennais Jean-Michel Bérégovoy, rallié au socialiste Mayer-Rossignol. Celui-ci, élu maire, promet prudemment d’expérimenter la gratuité le samedi.

Quoi qu’il en soit, les belles promesses se heurteront à la réalité des finances publiques, de manière encore plus douloureuse qu’avant l’épidémie. La gratuité, «c’est 24 millions d’euros, 5% du budget de la métropole», calculait Michaël Delafosse avant le premier tour. Les maires des communes jouxtant Montpellier se chargeront peut-être de lui rappeler que 5% du budget d’une collectivité, ce n’est pas rien. Aujourd’hui, les partisans des réseaux gratuits clament que ceux-ci s’en sortent mieux, car ils ont appris par définition à se passer des recettes des voyageurs. Mais leur budget repose dès lors sur le versement mobilité, en chute libre, «et dont le montant dépend entièrement de décisions prises par d’autres», souligne un observateur.

Loin des métropoles peuplées de jeunes cadres et d’étudiants, l’extrême-droite réussit elle aussi son implantation, non seulement à Perpignan mais aussi dans quelques localités moins connues, Moissac, Bruay-la-Buissière ou Bédarrides – et ce n’est pas rien pour un parti qui peine souvent à constituer des listes. La plupart des sortants RN ont été largement réélus, ce qui montre que l’on peut aussi gagner les élections en se contentant d’équilibrer le budget, de nettoyer les trottoirs et d’organiser des fêtes populaires. Sans prendre le risque d’embêter les électeurs avec les problèmes de la planète.
Olivier Razemon

COMMENTAIRE

Un petit pas pour l’écologie politique

Tirons d’abord sur l’ambulance LREM: si François Bayrou s’en sort à Pau et si Edouard Philippe fait mieux que sauver les meubles havrais, le parti présidentiel échoue lamentablement dans les villes où Emmanuel Macron avait réalisé ses meilleurs scores à la présidentielle: Paris, Lyon, Bordeaux ou Strasbourg. Les électorats urbains ne supportent plus les pollutions atmosphériques? Ils tolèrent encore moins les effondrements éthiques et les agressions verbales.

Les électorats urbains ne supportent plus les pollutions atmosphériques? Ils tolèrent encore moins les effondrements éthiques et les agressions verbales

Ces résultats électoraux, dont il faut quand même rappeler le contexte très particulier (deux tours à plus de trois mois de distance, une abstention record qui a probablement profité au vote écolo), débouchent sur deux ardentes obligations:
pour les nouveaux élus écologistes, faire la preuve comme à Grenoble de leur capacité à gérer des collectivités de grande taille. Il leur faut recruter les cadres aptes à diriger des cabinets voire des services sans renoncer à une forme de radicalité – sinon, à quoi bon?
pour Emmanuel Macron, trouver une articulation politique qui concilie l’écologie urbaine et l’écologie des territoires. A côté de CSP + urbains prêts au grand saut, il existe une majorité de Français convaincus par le nouveau paradigme environnemental mais qui attendent une feuille de route claire, «non punitive» et engageante.

De façon assez incompréhensible – écartons l’hypothèse du machiavélisme -, le président de la République a fait la courte échelle électorale aux écologistes ces dernières semaines avec la conférence citoyenne sur le climat. Il a sans doute enfin compris hier soir, à l’analyse des résultats, que sa gouvernance politique de l’écologie était catastrophique depuis trois ans. Trois ministres, trois désastres successifs: d’abord le renoncement du plus populaire des écologistes, Nicolas Hulot, ensuite la piteuse sortie du pourtant compétent François de Rugy, et pour finir la désincarnation absolue avec Elisabeth Borne, qui a fini par n’apparaître peu ou prou que la ministre du vélo.

Emmanuel Macron ne peut plus faire semblant, car il est de plus en plus probable que l’élection de 2022 se fera aussi sur la question de l’écologie. Avec les femmes et les hommes qu’il nommera aux responsabilités, il va devoir tracer des directions claires et envoyer des signes concrets aux citoyens-électeurs, urbains comme ruraux. En reprenant toutes les propositions de la conférence citoyenne (sauf trois, le 110 km/h, la taxe de 4% sur les dividendes des entreprises et l’inscription de l’environnement dans le préambule de la Constitution), il acte au plus vite d’une volonté politique. Mais cela ne suffira pas: il lui faut trouver une équipe gouvernementale politiquement à la hauteur, et suffisamment consciente des enjeux, pour concrétiser ces propositions, gagner les arbitrages budgétaires et emmener l’opinion.
Gilles Dansart

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