Mobizoom 84 – 28 décembre 2020

Voir dans un navigateur

les décryptages de Mobilettre

Mobizoom 84 – 28 décembre 2020

Dernier Mobizoom de 2020, consacré à la plus sereine des mobilités: la marche. Non pas que nous nous permettions de vous conseiller d’y recourir sans mesure après des agapes consolatrices de cette année de privations – quoi que… Ni que son usage immodéré réhabilite un mot qu’un mouvement politique aurait presque pu détourner de son innocente fonction première. Mais surtout parce qu’elle constitue plus que jamais la matrice d’une autre façon de vivre au quotidien qu’il nous est donné d’espérer. Bonne fin d’année à tous!


Dans le sens de la marche

PAR OLIVIER BOYER

La pandémie aura des effets dévastateurs. Mais comme toute tragédie, elle ouvre de nouveaux horizons. Il se pourrait que l’usage modal de la marche à pied, trop longtemps confinée dans l’angle mort de la mobilité, en sorte renforcé. Ce n’est pas une mince affaire mais il semble que le sujet, pris à bras le corps par de nombreux experts et élus bien avant la Covid-19, ait désormais toute sa place dans la réflexion globale sur l’indispensable développement des modes actifs.


Le rapport d’étude du Cerema (Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement), daté d’octobre et intitulé « Aménagements piétons provisoires – éléments d’analyse du guide » témoigne en premier lieu du fait que, step by step, le piéton fait sa place. « La marche a été identifiée comme un mode de déplacement accessible au plus grand nombre, source de peu de nuisances et bénéfique pour la santé. Redonner sa place au piéton reste dans l’air du temps et permet de répondre à des problématiques environnementales ». C’est basique, mais ça va mieux en le rappelant.

Le piéton est-il pour autant perçu désormais comme un véritable acteur modal? « Il est de plus en plus en train d’être considéré comme tel. Mais pendant longtemps, il était à la traîne », éclaire Benoit Hiron, chef du groupe sécurité des usagers et déplacements au Cerema. Pourquoi est-il passé ainsi en dessous des « radars » ? Parce que les systèmes actuels ne détectent à ses dires que le métal des engins motorisés. Or, jusqu’à nouvel ordre, fort peu de nos concitoyens se déplacent avec des chaussures aux lacets de fer. Pour le comptage piétons, nous sommes donc très en retard!

Néanmoins, les perspectives deviennent encourageantes. Comme en témoigne la création de l’Observatoire de la Mobilité des Modes Actifs (OBSMMA) mené conjointement par une équipe du Cerema, de Vélo & Territoires et du Club des Villes & Territoires cyclables, subventionné par la Direction à la Sécurité Routière (DSR). Cet organisme a pour objectif de construire un baromètre national des piétons, cyclistes et usagers d’engins de déplacement personnel (EDP) à l’horizon février 2022. Deux approches complémentaires seront mises en œuvre : données de mobilité et comptage in situ.

« L’automobile est devenue un moyen de déplacement considéré comme stressant et cher »

Détour par la Suisse, via l’école polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). L’interlocuteur n’est autre que le professeur Vincent Kaufmann, vice-doyen à la Faculté ENAC (Environnement Naturel, Architectural et Construit), directeur du laboratoire de sociologie urbaine de l’EPFL ainsi que directeur scientifique du think tank « Forum Vies Mobiles » soutenu par la SNCF. « L’automobile n’est plus forcément le mode de transport auquel l’ensemble de la population aspire, elle est devenue un moyen de déplacement considéré comme stressant et cher », relève-t-il. « Quand on est au volant, on ne peut pas utiliser son temps en étant connecté. Nos jeunes générations sont particulièrement sensibles à ces gestes-là ».

Prolongement d’analyse: « Les opinions de fond ont changé. Je ne serais pas du tout étonné qu’en sortie de crise, on se retrouve avec l’automobile qui redescend et les tendances préexistantes qui reprennent dans le sens de la marche et du vélo ». Et qu’en serait-il de l’influence du développement du télétravail: conjoncturelle ou structurelle ? « Il se peut que ce soit l’une des grandes conséquences de cette crise », analyse le professeur Kaufmann. « Plus elle dure, plus les habitudes s’installent. Quand les ménages commencent à s’équiper pour travailler à la maison, non seulement avec un ordinateur à haut débit mais en plus avec un bureau aménagé, ce n’est pas sans effets ».

Eurométropole de Strasbourg, terreau fertile

La marche, principalement dans sa déclinaison domicile-travail, peut-elle sortir ragaillardie des redistributions modales engendrées par la pandémie ? A confirmer, mais le terreau strasbourgeois, notamment, semble fertile. A tout le moins, sur de courtes distances et avec le confort d’usage et la sécurisation d’itinéraires adéquats. Le Cerema rappelle volontiers que Strasbourg a décidé de « transformer la Grande Île en une zone de rencontre, élargissant largement celle existante ». Cela représente 8,5 kilomètres de voirie supplémentaires, constituant ainsi le plus grand aménagement piéton réalisé à la suite du confinement printanier.

Parmi les usagers qui sont restés mobiles lors du premier confinement, 15% se sont tournés vers le vélo et 8% vers la marche

Selon le Service de l’Information et de la Régulation Automatique de la Circulation (SIRAC) de l’Eurométropole de Strasbourg, le trafic routier s’est effondré de 80% dans les jours qui ont suivi le premier confinement. Au profit ou au détriment de quels modes ? L’enquête internationale réalisée par MOBIL’HOMME, bureau de sciences sociales basé à Lausanne, avec un focus sur le Bas-Rhin soutenu par l’Agence de Développement et d’Urbanisme de l’Agglomération Strasbourgeoise (ADEUS) fournit de solides indications. Primo: l’usage des transports publics, trois fois moins empruntés, en a très fortement pâti. Secundo: la voiture, la marche et le vélo ont été privilégiés par ceux qui ont dû se déplacer pour le travail. Autre constat de l’ADEUS, les usagers qui sont restés mobiles lors du premier confinement ont fortement modifié leurs pratiques. Parmi eux, 15% se sont tournés vers le vélo et 8% vers la marche!

Au sein de l’Eurométropole, cette pratique de la marche a déjà le vent en poupe depuis moult années, comme le démontre l’évolution de sa part modale : 31% en 1997, 33% en 2009, 36,3% en 2019. Certes, en 2017, à l’échelle du Bas-Rhin, seuls 5,4% des déplacements à destination du travail étaient effectués à pied, contre… 70,6% en voiture particulière. Mais il reste que Strasbourg est « une ville qui marche ». Tel est d’ailleurs l’intitulé de la délibération du conseil municipal votée le 23 janvier 2012, validant le Plan piétons articulé en dix points. Et aujourd’hui ? « Nous avons missionné le SIRAC pour identifier les carrefours les plus fréquentés afin de régler au mieux les priorités en faveur des piétons, non pas à l’égard des bus mais à l’intention des voitures qui sont pour eux le plus grand danger», indique Sophie Dupressoir, conseillère municipale à Strasbourg déléguée à la ville cyclable et marchable et à l’expérimentation.

Désamorcer le conflit piétons-vélos en tolérant le vélo dans les aires piétonnes

L’enjeu est considérable: dans le centre-ville, un déplacement sur deux est piéton. Quid des aménagements idoines ? « Nous avons pris un certain nombre de mesures tests, par exemple modifier le réglage des flux à certains carrefours très empruntés », explique-t-elle. Exemple emblématique: route de Vienne-quai du Général Koenig. Mais que penser des conflits d’usage entre modes actifs ? « C’est le revers de la médaille du succès du vélo et de la marche à pieds », constate l’élue. Cf. l’action 3 du Plan Piétons visant, dans le cadre d’une démarche « Code de la rue » à désamorcer le conflit piétons-vélos en tolérant le vélo (cas général) dans les aires piétonnes, sans exclure les solutions alternatives pour les rues à forte densité de piétons.

Aménagements provisoires ou accélérateurs de pérennité ?

Si l’exemple strasbourgeois s’avère éloquent, il existe bien d’autres collectivités dont les initiatives ont été mises en lumière par le rapport du Cerema sur les «Aménagements piétons provisoires» et pourraient représenter à terme des axes d’amélioration de la vie quotidienne des piétons. En voici une liste non exhaustive.

Créer ou étendre les zones à priorité piétonne

Senlis a renforcé la signalisation aux entrées de la zone de rencontre, mesure que l’AU5V (Association des Usagers du Vélo des Voies Vertes et Véloroutes des Vallées de l’Oise) avait proposée. A Cannes, plusieurs secteurs sont transformés en zone piétonne de manière définitive. Le choix de la pérennisation s’appuie sur les retours des commerçants ainsi que sur l’impact de la piétonnisation sur la circulation dans les rues alentour, précise le Cerema.

Réserver temporairement (ou durablement) des rues aux modes actifs

En Avignon, toujours suite à la « permission de sortie » accordée le 11 mai, l’avenue Saint-Jean a été fermée à la circulation aux heures d’entrées et de sortie de classe aux abords du groupe scolaire. Des marquages d’animation au sol sous forme de pochoirs ont été réalisés, matérialisation ludique des distances de sécurité. A Nancy, l’une des promesses de campagne du nouveau maire, Mathieu Klein, consiste à piétonniser à long terme une partie du centre-ville.

Élargir les cheminements piétonniers en neutralisant une voie de circulation ou une bande de stationnement.

Comme à Penvénan (2540 habitants, Côtes-d’Armor) qui a établi un sens de circulation sur certains trottoirs. Ceux-ci sont alors rendus à sens unique, facilitant le respect de la distanciation physique. L’intérêt de cette mesure est de s’épargner des aménagements lourds. Bémol : elle est fortement contraignante pour les piétons qui ne peuvent pas suivre leurs « lignes de désir ».

Faciliter les traversées piétonnes

Abaissement des vitesses, modification de l’aménagement physique des traversées et du cycle des feux. Sur ce point, cap sur Nantes. « C’est l’ensemble de la ville qui va être transformée en Zone 30 », observent les analystes du Cerema. « Ce projet n’est pas nouveau, la crise sanitaire a permis d’accélérer les processus de décisions et de mise en place. Il ne s’agit pas d’un aménagement temporaire mais d’une décision politique ».

Car en effet sans convictions politiques sincères et assumées, il ne reste que bricolage opportuniste et changements de pied malhabiles. Dans un article intitulé « Pourquoi la piétonnisation des centres ne suffit pas », publié le 6 juillet 2020 par Forum Vies Mobiles, était formulé ce constat implacable : « Il est temps que les villes ne se contentent pas de brandir des revendications d’écologie en piétonnisant leur centre, mais participent effectivement à cette lutte en repensant en profondeur leur modèle territorial et en faisant – enfin – rentrer la marche dans le champ des politiques publiques de mobilité ». Autrement dit : allons-y franchement et qui ose gagne !

COMMENTAIRE

Marche ou crève?

A-t-on vraiment le choix? En matière de mobilité urbaine, peut-on ou doit-on espérer des jours meilleurs qui ressemblent aux jours d’avant? Rappelons-nous, pour ceux qui ont tendance à une certaine amnésie, à quoi ressemblait ce monde d’avant. Pour faire court, c’était au moins trois fois trop: trop de voitures dans l’espace urbain, trop de transports collectifs saturés, trop de pollution. Et on voudrait y retourner?

De très nombreuses villes ont peiné à maîtriser ou à réguler la progression du nombre de déplacements, qui a toujours été assimilée soit à une marque de croissance économique, soit à une liberté fondamentale et intouchable, soit les deux. Nos élus ne sont donc pas tous pleutres, loin de là: c’est difficile au XXIème siècle de changer des habitudes et de contraindre, qui plus est dans un esprit de consensus ou de concorde. Mais la pandémie leur offre une occasion unique d’accélérer pour améliorer leur urbanité.

Une double opportunité se présente: moins de déplacements, d’autres moyens de déplacements. Certes, cela va modifier les modèles économiques car il y aura des transferts de budgets. Mais la révolution des usages n’est plus une option théorique de long terme.

Moins de déplacements, ou autrement répartis dans l’espace temps, grâce au télétravail mais aussi à la digitalisation de pas mal d’opérations, c’est la possibilité de redonner une attractivité à des transports collectifs qui s’épuisaient à courir derrière la croissance, et donc d’améliorer spectaculairement tous les espaces d’intermodalité plutôt qu’à ne privilégier que l’offre capacitaire. D’autres moyens de déplacements, c’est une autre allocation de la voirie, pour la marche, les vélos et autres engins alternatifs, parallèlement à la recherche d’une cohabitation plus sereine avec les véhicules motorisés.

L’affaire n’est pas simple, loin de là, d’autant qu’il ne s’agit pas seulement de porter de nouveaux aménagements: la qualité des trottoirs est un travail souvent obscur et indispensable (et budgétivore). Mais la marche à pied et les modes actifs dans leur ensemble bénéficient d’un coup de pouce de l’Histoire, terrible et involontaire: il serait dommage de ne pas l’exploiter.
G. D.

Abonnement à Mobilettre

Choisissez votre expérience de Mobilettre. Livré par mail, disponible en lecture sur tous les supports.

En savoir plus

Suivre Mobilettre     icone-twitter   icone-facebook

www.mobilettre.com

Les Editions de l’Equerre,
13 bis, rue de l’Equerre, 75019 Paris

logo-footer

Se désinscrire